jeudi 16 février 2017

Mon portable


Mon portable est intelligent. Il sait ce que je vais écrire. Il a en stock un dictionnaire pour corriger les fautes, mais aussi un manuel de conversation avec une multitude de clichés et, plus impressionnant, il a conservé en mémoire mon lexique usuel, sclérosé en tics de langage, et mes suites habituelles de mots, qui constituent autant de routines de discours. Mon portable me propose à la fois la langue de tout le monde et ma parole personnelle ; c’est un trésor lexical qui mélange la langue commune et mes expressions individuelles.

Travaux pratiques en direct : je tape Je sur le clavier, et la barre des mots propose au choix : suis – vais – pense – ne – sais – me – crois – peux – viens – le.

Rien de personnel.

Si je sélectionne vais, s’affiche une autre suite de mots syntaxiquement cohérents : me – faire – voir – te – aller.

Donc, je vais aller, tournure lourde, mais sans doute habituelle sous mes doigts. Après aller, le portable suggère, entre autres possibilités, chez, que je sélectionne. Vient ensuite une liste de déterminants. J’appuie sur les. Nouvelle série : parents – jeunes – loups – gens – autres – filles – hommes – Romains – enfants – voisins. Ici, on entre dans le dur du sens. Aller chez les filles fait partie des expressions toutes faites, j’imagine. Mais aller chez les hommes paraît incongru. Et que vient faire ici Romains ? Le portable se souvient-il d’Astérix ? C’est un second intrus qui m’épate : loups. Aller chez les loups. Car cette expression-là appartient bien au répertoire de ce que j’écris régulièrement. Le portable a retenu cette private joke, et j’hésite entre admiration pour une telle mémoire et inquiétude d’être ainsi écouté par mon portable. Désagréable impression qu’il en sait plus que moi, qu’il écrit par anticipation, qu’il devine mes pensées et qu’il choisit à ma place. Si je valide la suggestion, j’obéis à ce nouveau maître. Parfois, j’appuie à côté dans la liste présélectionnée et il me fait dire ce que je ne voulais pas dire. Mais qui sait ? C’est peut-être lui qui avait raison. Mon portable propose et dispose.

jeudi 9 février 2017

Choses entendues (notées sur le vif)


Deux femmes :
— Tu es sûre d’être sûre ?
— Formidable ! Tu verrais comme il a changé…

Un jeune gameur, à un footballeur virtuel :
— Toi, si je retrouve ton prénom, t’es mort.

Un homme qui marche dans la rue, à son portable :
— Toi, on te connaît, quand il s’agit de discuter…

Une femme, à son portable, hurlant :
— C’est bon. Il veut ma mort. Laissez-moi tranquille !

Une employée de la Poste, énervée par son ordinateur :
— Putain ! oh pardon, ça ne fait pas partie de mon vocabulaire, je vous prie de me croire.

samedi 4 février 2017

Pénélope II


On apprend que Penelope (sans accent) a pour surnom Penny. Ce trajet onomastique, de l’épouse modèle à une monnaie, dessine comme un destin.

Publier des notes de lecture sous pseudonyme, n’est-ce pas une infraction assimilable à du travail dissimulé ?

Celle qui semblait la complice apparaît désormais comme une victime, emprisonnée dans un roman de province imaginé au XIXe siècle. Qu’elle soit étrangère et réduite au silence augmente le désarroi, le sien et celui des voyeurs que nous sommes. Constamment dans l’ombre, et tirée vers la lumière pour y être aveuglée.

jeudi 26 janvier 2017

Pénélope


En attendant Ulysse, et pour tenir éloignés les prétendants, Pénélope déliait la nuit ce qu’elle tissait le jour. Résultat nul, pour la bonne cause. Mais faire et défaire, c’était quand même travailler.

Selon un journaliste, l’actuel président des États-Unis « détricote » les réformes du précédent. Pénélope Trump ?

Je me souviens que Brassens avait eu l’audace de faire rimer « Pénélopes » et « salopes », dans Les Trompettes de la renommée. C’était choquant, cette rime riche pour le son et renversante quant au sens.

samedi 21 janvier 2017

Trump for President


Walt Disney s’est trompé dans le casting de sa dernière superproduction : au lieu de Donald, il a engagé un Mickey.

Pendant quatre ans, les anti-américains primaires n’auront plus à se faire passer pour des anti-américains secondaires.

Les mêmes journalistes qui n’avaient rien vu venir ont ensuite expliqué que Trump n’appliquerait pas son programme. Encore raté.

Comme tous les bouffons de théâtre, il arrive à celui-ci de dire des vérités qu’on aurait préféré ne pas entendre.

Comment expliquer à des esprits simplistes que la réalité est complexe, avec des idées qu’ils peuvent comprendre ?

La présidence de Trump sera une chance pour les analystes du discours politique. Le président produira pendant son mandat plus de figures de rhétorique que les quarante-quatre présidents précédents. Sa notion de « truthful hyperbole » (hyperbole véridique) repousse déjà les limites de l’oxymore.

Avec un président caricatural, les caricaturistes se retrouveront au chômage : il sera difficile d’en rajouter pour accentuer le trait. Il arrive ainsi que le caricaturé dépasse la caricature.

À mesure que les US se renfermeront dans leurs frontières, la frontière entre réel et fiction, erreur et vérité, n’aura jamais été aussi poreuse, et en perpétuel déplacement.

mardi 17 janvier 2017

La politique du tweet


La politique se fait désormais par des tweets de 140 caractères. « Je déclare la guerre à… » : il reste encore de l’espace pour indiquer la cible. Fini les discours, les lettres diplomatiques, et les notes de synthèse. Mais il y a des antécédents célèbres dans l’Histoire : Veni, vidi, vici ; la Dépêche d’Ems, très condensée ; et le mot de Cambronne à Waterloo, qui tenait en cinq caractères.

L’agression vis-à-vis des journalistes est devenue un exercice obligé de la part des intellectuels et des politiques : Bourdieu ne les ménageait guère, aujourd’hui Onfray, et tous les candidats aux primaires, de l’extrême droite à l’extrême gauche, en passant par Fillon. Le spectateur-électeur, qui n’accorde guère de crédit aux journalistes, applaudit de les voir bousculés, jusqu’à flairer la posture, celle qui est censée plaire à l’électeur et rapporter des voix. Les coups qu’on se porte au Théâtre de Guignol n’amusent que les enfants.

Le « plafond de verre » ? Mais pourquoi veulent-ils tous le « crever » ? Ils risquent de se couper, et d’être mouillés s’il se met à pleuvoir.

dimanche 8 janvier 2017

Les beaux yeux de la biche


« T’as de beaux yeux, tu sais », « Ma biche ». Deux actrices disparaissent, Michèle Morgan, Claude Gensac, et pour toute nécrologie on ne trouve à citer qu’une réplique prononcée par un de leur partenaire masculin. Misère du « deuxième sexe » au cinéma. Ces yeux-là n’ont pas eu la parole, et la biche a été tuée par le chasseur.

Les sondeurs politiques se sont trompés, s’excusent-ils, parce que les résultats se trouvaient « dans la marge d’erreur ». C’est un peu comme la vie : la possibilité de son apparition et de sa disparition est toujours « dans la marge d’erreur ».

De temps en temps, il faudrait pouvoir se quitter quand on ne se supporte plus, avec toutefois la certitude consolante de se retrouver le lendemain au réveil, après une bonne nuit.