dimanche 19 mars 2017

Actualités


Certains lecteurs de fiction, formés par Balzac, se plaignent que les romanciers actuels, héritiers du Nouveau Roman, ne savent plus mener un récit. Qu’ils écoutent le procureur François Molins raconter l’attaque terroriste à Orly. Un chef d’œuvre de narration à la seconde près, avec des temps du passé, un minutage, la description précise des gestes, la citation des paroles entre guillemets. Du réalisme comme on n’en fait plus.

Un journaliste : « Un terroriste a tenté de dérober son arme à un policier. L’homme a été abattu. Il n’y a pas de victime. »

Dans le programme d’Emmanuel Macron, rapporté du marché ce dimanche, deux propositions me plaisent : le droit à l’oubli pour les malades et le droit à l’erreur pour tous : les fraudeurs « pourront faire valoir leur droit à l’erreur et ne plus payer de pénalité ». Quant au droit à l’oubli pour les personnes malades, il ne s’agit pas d’autoriser les malades d’Alzheimer à perdre la mémoire, mais de ne pas déclarer ses maladies passées aux assurances. Il fallait y penser.

samedi 11 mars 2017

Existence


Recroquevillés pendant neuf mois dans un ventre ; et après on s’étonne que les humains aient du mal à se tenir debout dans la vie.

L’alarme Verisure « vous procure un sentiment de sécurité ». On serait trop exigeant si on en demandait plus.

Aux USA, les condamnés à la peine capitale attendent l’exécution dans les couloirs de la mort. Il serait plus humain de les faire patienter dans l’antichambre.

Je n’ai jamais été victime de pollinose, mais depuis que je sais que le pollen est le sperme des plantes, j’appréhende l’arrivée du printemps.

Ce mendiant qui demande « un euro à manger », as-tu remarqué comme il est suppliant le matin, agressif quand vient l’heure de midi, et complétement abattu le soir ? Pas très différent de ceux qui ne tendent pas la main, finalement.

vendredi 10 mars 2017

Revenu universel


Les producteurs exploités étant à l’Est et en Asie, il faudra bientôt créer pour les autres un revenu universel des consommateurs, pour soutenir le marché.

Mon ado maison m’apprend que le youtuber le mieux payé, c’est Squeezie, l’énervé, le moins inventif dans son genre, qui gagne beaucoup en se filmant en train de commenter ses performances sur des jeux vidéo. Il y a peu encore, les jeunes rêvaient de devenir footballeurs, donc players. Aujourd’hui, les jeunes enyoutubés rêvent de gagner de l’argent avec une souris en restant assis devant des matchs virtuels. Ils voteraient bien pour un candidat qui leur promettrait un revenu universel de gameurs.

Subtilité des journalistes, dans l’usage des périphrases pour éviter la répétition : ainsi Trump est-il relayé par « le milliardaire », Poutine par « le maître du Kremlin », Fillon « le candidat empêtré dans les affaires ». En tournant autour du pot, la périphrase en dit toujours plus long que le nom propre.

lundi 6 mars 2017

Théâtre


Assassinat, suicide, trahison, complot. François Fillon a demandé au célèbre dramaturge anglais d’écrire une pièce inspirée de son histoire. Mais Shakespeare s’est récusé, jugeant l’intrigue un peu mince à côté de son Richard III.

Pénélope Fillon parle (Le Journal du Dimanche, 5 mars 2017)
« J’ai retrouvé beaucoup de documents pour la période 2012-2013, mais peu pour les années antérieures à 2007 – qui garde des documents de ce genre datant d’il y a dix, quinze ou vingt ans ? »
— Moi.

Les hommes politiques sont souvent admirables dans le renoncement (De Gaulle, Delors, Juppé, même Hollande) ou quand ils font leurs adieux (Sarkozy, qui l’eût cru ?), et pitoyables quand ils s’accrochent. On les préfère quand ils s’en vont.

mercredi 1 mars 2017

Chez nous, film de Lucas Belvaux


De la difficulté à faire un film politique. Dès le titre, Chez nous, reprenant le slogan xénophobe « On est chez nous », l’explicite crée le malaise. La gêne persiste avec la femme blonde, fille de son père, les noms de lieux décalqués, les discours à la lettre. Heureusement, une intrigue forte, et vraisemblable, entraîne dans la fiction. Un documentaire peut s’en prendre frontalement au Front, mais on se dit qu’un film politique se doit de trouver un biais pour traiter le sujet, de construire une fable, une allégorie, un symbole. Un peu de distance, un angle d’attaque indirecte, un détour pour viser juste et décoller du particulier vers le général. Dans Merci, patron, la dérision réussit, à partir d’une situation particulière, à susciter l’adhésion du spectateur sans peser par la lourdeur d’une thèse. Reste dans Chez nous le jeu sensible des acteurs, et ces plans sur les rues désertes aux maisons de briques alignées (il est loin, le temps où Enrico Macias chantait les gens du Nord aux maisons alignées « par souci d’égalité »), les champs nus, les ruines industrielles, la géométrie déprimante des escaliers d’immeubles. C’est là le vrai message politique du film.

La droite fracturée, la gauche explosée, le centre écartelé, la France en morceaux. Il se trouvera bien un éboueur pour ramasser les débris, c’est-à-dire nous.

mardi 28 février 2017

Les zoms politiques (y compris quelques femmes)


Je ne laisserai personne sur le bord de la route. Les zoms politiques aiment cette image du conducteur généreux pour les auto-stoppeurs : on a entendu ce cliché dans la bouche de Sarkozy, maintenant Macron. Sur les routes, on voit pourtant de plus en plus d’errants à chaussures usées, et quand les voitures officielles passent à toute vitesse, escortées de motards, se réfugier d’un bond sur le bord de la route est leur seule chance de survie.

Les zoms politiques se plaignent que les journalistes commentent des « phrases sorties de leur contexte ». Sur le principe, ils ont raison : chacun a fait l’expérience de la déformation de ses propos en raison d’un énoncé tronqué. Mais en pratique, ils ont souvent tort. La réécoute de leur discours intégral ne diminue en rien la portée de l’énoncé décontextualisé. D’autant que les zoms politiques ne construisent plus de discours, comme au temps des orateurs, mais qu’ils calibrent une suite de petites phrases déconstextualisables, prêtes à l’emploi pour les citations dans les médias.

Pendant qu’un zom politique dit à la radio que les agriculteurs ont « une mission sociétale », une agricultrice se pend dans sa salle de traite, avec pour seuls témoins ses vaches laitières qui ne peuvent plus la nourrir et qu’elle désespère de pouvoir continuer à nourrir. Fin du « monde agricole », puisque l’agriculture est un « monde » pour les zoms politiques.

jeudi 16 février 2017

Mon portable


Mon portable est intelligent. Il sait ce que je vais écrire. Il a en stock un dictionnaire pour corriger les fautes, mais aussi un manuel de conversation avec une multitude de clichés et, plus impressionnant, il a conservé en mémoire mon lexique usuel, sclérosé en tics de langage, et mes suites habituelles de mots, qui constituent autant de routines de discours. Mon portable me propose à la fois la langue de tout le monde et ma parole personnelle ; c’est un trésor lexical qui mélange la langue commune et mes expressions individuelles.

Travaux pratiques en direct : je tape Je sur le clavier, et la barre des mots propose au choix : suis – vais – pense – ne – sais – me – crois – peux – viens – le.

Rien de personnel.

Si je sélectionne vais, s’affiche une autre suite de mots syntaxiquement cohérents : me – faire – voir – te – aller.

Donc, je vais aller, tournure lourde, mais sans doute habituelle sous mes doigts. Après aller, le portable suggère, entre autres possibilités, chez, que je sélectionne. Vient ensuite une liste de déterminants. J’appuie sur les. Nouvelle série : parents – jeunes – loups – gens – autres – filles – hommes – Romains – enfants – voisins. Ici, on entre dans le dur du sens. Aller chez les filles fait partie des expressions toutes faites, j’imagine. Mais aller chez les hommes paraît incongru. Et que vient faire ici Romains ? Le portable se souvient-il d’Astérix ? C’est un second intrus qui m’épate : loups. Aller chez les loups. Car cette expression-là appartient bien au répertoire de ce que j’écris régulièrement. Le portable a retenu cette private joke, et j’hésite entre admiration pour une telle mémoire et inquiétude d’être ainsi écouté par mon portable. Désagréable impression qu’il en sait plus que moi, qu’il écrit par anticipation, qu’il devine mes pensées et qu’il choisit à ma place. Si je valide la suggestion, j’obéis à ce nouveau maître. Parfois, j’appuie à côté dans la liste présélectionnée et il me fait dire ce que je ne voulais pas dire. Mais qui sait ? C’est peut-être lui qui avait raison. Mon portable propose et dispose.