samedi 15 décembre 2018

À plat


« Tout doit être mis sur la table, tout doit être mis à plat. » Le Président a entendu le cri du peuple : il a mis ses deux mains à plat sur son bureau.


Le discours est en ligne. On peut faire une recherche sur les mots. Il a dit 12 fois « je veux » et 3 fois « nous voulons ». Ne cherchons pas plus loin.

Stratégie classique : ne pas nommer ses adversaires. Ainsi, le Président n’a pas prononcé les mots « gilets jaunes ». Comment pourraient-ils se sentir méprisés, puisqu’ils n’existent pas ?

On attendait des miracles, par exemple que le Président ressuscite Johnny Halliday, mort il y a juste un an. Ceux qui avaient applaudi son éloge funèbre portent aujourd’hui le gilet jaune.

Cette ouvrière qui ne réussit pas à joindre les deux bouts ne demande pas la lune : « juste pouvoir offrir une journée à Disneyland aux enfants ». Là, on hésite à donner un coup de pouce à son salaire de misère.

Empathie. Ressentir de l’empathie pour ceux d’en bas. Personne ne sait ce que ça veut dire, surtout pas les gens d’en bas. C’est un peu moins que de la sympathie ? un peu plus que de l’antipathie ?

Des femmes sous le calot et derrière le bouclier. On réfléchit à deux fois avant de leur jeter autre chose que des fleurs.


Raffarinade : « Policiers : des mercis jeudi, des pavés samedi ?? » Ce sont les mêmes policiers, mais entre le jeudi et le samedi, ils ont changé de cible.

samedi 8 décembre 2018

Gilets jaunes, IV


Gilets jaunes, acte IV. Dans le répertoire classique, les comédies sont en trois actes, les tragédies en cinq. Quatre actes, ça ne correspond à aucun genre connu.

Sous les Gilets jaunes, on ne voit que des peaux blanches.

Le peuple à l’Élysée : c’est seulement la Journée du Patrimoine, pour visiter après une longue queue.

VOCABULAIRE DES ÉLITES
— Le gouvernement a suspendu « la sévérisation du contrôle technique » (un invité sur France-Info, 4 décembre 2018).
— « Je peux vous répondre sur le fléchage. La fiscalité n’est plus un vecteur de décision » (une députée En marche, France Culture, 5 décembre 2018).
— Pour l’instant, la manifestation obéit à une « dynamique de calme » (un député En marche, BFM TV, 8 décembre 2018).

PAROLES DE GILETS JAUNES, lues, vues, entendues
— On a retiré la goutte, mais le vase est toujours plein.
— La vache n’a plus de lait à donner.
— La Aisne déborde.
— [Sur chacune des trois couleurs du drapeau :] 1789 ‒ 1968 ‒ 2018.
— Y’a pas de sommet sans base.
— Plutôt que de donner à ta vieille, donne à nos vieux.
— Nous aussi, on veut payer l’ISF.

DICTIONNAIRE DES JOURNALISTES
Bon enfant. Au début, toutes les manifestations sont bon enfant. On ne sait pas si ça s’accorde.
Échauffourées. Surviennent souvent au moment de la dispersion. Prononcer en détachant les syllabes, pour faire ressortir que c’est chaud, ces coups fourrés.
Jeu du chat et de la souris. Se joue entre CRS et casseurs.
Sujet. Utilisé sans complément : « c’est un sujet ». A remplacé problème. On ne parle plus de problème, au cas où il viendrait à l’idée de quelqu’un de demander comment lui apporter une solution.

samedi 1 décembre 2018

Gilets jaunes


Le carburant — c’est la goutte d’eau.

Les palettes qui brûlent, les pneus qui dégagent des fumées toxiques, le goudron qui fond, et tout ça à cause d’une taxe censée réduire la pollution.

Le rond-point pour remplacer le carrefour, c’est l’idée de génie des experts de l’aménagement du territoire : plus de quatre routes peuvent s’y rencontrer, les voitures ralentissent, la circulation est fluide. Pour toutes ces raisons, c’est aussi beaucoup plus facile à bloquer.

Les gouvernants attendent que les organisateurs de la manifestation déposent une demande d’autorisation pour emprunter un itinéraire balisé ; ils cherchent des représentants pour dialoguer. Cours toujours, le vieux monde est en toi.

Du Quartier Latin aux Champs-Élysées : on est passé des lieux de savoir aux lieux de pouvoir, des étudiants au peuple. Les slogans sont moins inventifs, mais le peuple produit quand même quelques belles figures.

Le signe d’un pouvoir aux abois, c’est que sa rhétorique apprise est en panne : il n’ose plus parler de « grogne », il a ravalé son « empathie pour ceux qui souffrent », et même il renonce à prendre le peuple pour un enfant devant son maître : il a mal compris, on va mieux lui expliquer.

Le but du libéralisme est d’atomiser le peuple en cassant les vieilles solidarités : mais quand les atomes s’agrègent à nouveau dans un bloc en fusion, il est le premier à faire semblant de regretter qu’aucune organisation ne puisse fournir un interlocuteur.

Fin du monde, fin du mois. Ajoutons-y la fin du moi : on cherche un « gilet jaune » qui veuille parler à la première personne sans être immédiatement désavoué.

Quand un micro se tend, il capte parfois des récits de vraie vie. Images simples, directes, phrases ramassées, denses d’être ressassées : cette grand-mère qui ne sait pas si elle pourra offrir un cadeau de Noël à ses petits-enfants. Honneur à l’émission de France-Culture « Les pieds sur terre » de Sonia Kronlund, le 21 novembre 2018.
https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/la-manif-des-gilets-jaunes

On pense à cette phrase de Dumarsais : « Je suis persuadé qu’il se fait plus de figures en un seul jour de marché à la halle, qu’il ne s’en fait en plusieurs jours d’assemblées académiques » (Traité des tropes, 1730). Des linguistes sont-ils au travail sur les barricades ? Au hasard d’un reportage à la télé, cette antithèse : « On ne peut pas à la fois se serrer la ceinture et baisser son froc. » Mais c’est déjà peut-être trop élaboré pour être populaire.

Les dirigeants produisent des images pour être battus. À la première occasion, elles sont retournées et renvoyées en boomerang : « On va faire dévisser les premiers de cordée » ; « Je suis un Gaulois réfractaire ».

Déplacement du discours : signe et conséquence des révolutions.