dimanche 30 août 2020

La même chose

Les anti-masques se trouvent devant un dilemme : manifester avec ou sans masque ? Car il s’agit pour eux de protester contre l’obligation de le porter en évitant l’amende de 135 euros prévue en cas de non-respect de la loi. Dans le cortège, certains arboraient un masque barré d’une croix rouge, d’autres avaient écrit « Interdit » sur le tissu. D’autres enfin avançaient à visage découvert devant les policiers masqués.

Dans le camp du Cap-d’Adge, le taux de personnes positives est quatre fois plus élevé que la moyenne. Le naturisme ferait-il négliger la distance physique ? Il semble difficile d’imposer un cache-nez et un cache-bouche à celles et ceux qui refusent le cache-sexe.

Avant de sanctionner, la police fait de la pédagogie. Un agent demande par exemple aux passants négligents de remonter leurs masques sur le nez. Il ajoute : « je fais juste du redressement verbal » (entendu à la radio).

Les fabricants de rouge à lèvres sont au bord de la faillite. Ils cherchent un nouveau maquillage applicable directement sur le masque, et lavable sans laisser de trace. Ils se reportent également massivement sur la partie haute, le fard à paupières, le ricil, le rimmel et le mascara. Mais, comme me le fait remarquer ma fille, dans mascara, on entend masque à rat. On n’y échappe pas.

Retour dans une salle obscure, pour Effacer l’historique. Drôle d’expérience : rire tout seul derrière son masque. Sans compter que les postillons doivent passer au travers. Et si l’on pleure, c’est pire : les larmes détrempent le papier. En temps de Covid, les visas d’exploitation ne seront accordés qu’aux films qui ne provoquent aucune émotion chez le spectateur.

jeudi 20 août 2020

Dernières nouvelles du (co)vide


En raison du faible trafic ferroviaire de l’été, les deux cent deux malades qui ont pris dix TGV médicalisés pour faire le voyage de l’Est vers l’Ouest seront comptabilisés comme des passagers partis en vacances par le train.

Si le nez de Cléopâtre eût été masqué, toute la face du monde aurait changé.

Zorro masqué sur le nez et la bouche : on l’aurait reconnu tout de suite.

Comme La cour de la prison de Van Gogh, les vacanciers sur les « plages dynamiques » sont priés de marcher sans s’arrêter.

Déclaration du ministre de la santé Olivier Véran aux vieux d’un EHPAD en Dordogne, le 7 août 2020, en pleine canicule et alors que le virus continue à circuler : « Tenez bon ! »

Au foot, par temps de virus se diffusant pendant la troisième mi-temps, il vaut mieux perdre que gagner.

Un citoyen s’est présenté spontanément à notre commissariat pour dénoncer Xavier Dupont de Ligonnès, mais comme l’individu se cachait derrière un masque, il n’était pas sûr que c’était lui.

samedi 25 juillet 2020


Maintenant que Christo est mort, on ne peut plus cacher ces statues qu’on ne saurait voir.

Il a bien fait de conserver la corde qui a servi à pendre son ancêtre noir quand il s’est révolté. Cinq générations après, elle a servi à renverser la statue du bourreau.

De la peinture blanche sur un esclave noir et sur la statue noire du colonisateur blanc de la peinture rouge sang.

Déboulonner des statues ? Mais ça fait bien longtemps qu’on ne les boulonne plus. Il suffit de les pousser. Elles tombent assez facilement.

lundi 13 juillet 2020

Nuit blanche, écran noir


Dans la série des Simpsons, les personnages noirs ne seront plus doublés par des acteurs blancs. «Nous allons de l’avant. Les Simpsons n’auront plus d’acteurs blancs pour assurer la voix des personnages non blancs», ont indiqué les studios Fox dans une déclaration transmise à l’AFP. « Persons of color should play characters of color », déclare Mike Henry, acteur blanc qui double le personnage noir de Cleveland Brown dans « Les Griffin » (« Family Guy » en VO). En effet, on entendait nettement la différence quand un acteur appartenant à une minorité visible parlait d’une voix blanche.

Au théâtre, les acteurs blancs ne joueront plus des rôles de Noirs ni les Noirs des rôles de Blancs. Ni blackface ni whiteface. Mais Les Nègres de Genet, comment les mettre en scène ? « Quand Bobo enduit de cirage la figure de Village… » « Qu’on distribue au public noir à l’entrée de la salle des masques de Blancs. » « Mais, qu’est-ce donc qu’un Noir ? Et d’abord, c’est de quelle couleur ? » Finita la commedia, le dernier lieu où l’on pouvait changer de peau, où même un Noir pouvait mettre un masque noir.

L’Oréal a décidé de retirer les mots blanc, blanchissant, clair, de tous ses produits White perfect. Aux dernières nouvelles, les crèmes solaires s’appellent toujours bronzantes.

dimanche 28 juin 2020

Police, vos papiers


Ceux qui la pratiquent sont les premiers surpris que la technique dite « clé d’étranglement » mérite parfois son nom. Il est question de la débaptiser, ou de la transformer, en « prise arrière ». Ce changement de posture risque de donner lieu à d’autres plaintes.

Dans la vidéo de l’infirmière traînée par les cheveux, on a vu les forces de l’ordre rapprocher leurs boucliers en paravent compact pour cacher aux caméras ce qui se passait derrière. Pourtant, les boucliers sont transparents, ou translucides, mais les corps des CRS qui les tiennent sont opaques. Comme disait mon père, pousse-toi de là, ton père n’est pas vitrier. Quand le rideau de verre et de fer s’est ouvert, la tête de la femme était en sang, au moins sur YouTube, car à la télé, la tête était floutée, on ne voyait plus le sang couler, sans doute pour préserver le droit à l’image de la victime.

D’après l’union des Officiers, l’expression de leur ministre, « soupçon avéré », est un oxymore. Ils ont dégainé le dictionnaire : d’après Larousse, le mot soupçon désigne une « opinion défavorable à l’égard de quelqu’un, de son comportement, fondée sur des indices, des impressions, des intuitions mais sans preuve précises », et avérer, à l’inverse, signifie « être reconnu comme vrai, authentique, exact ». C’est donc l’association des deux qui crée un oxymore, une contradiction. Mais le ministre ne l’entend pas de cette oreille. Au lieu de l’association entre les mots, il pratique au contraire la dissociation mentale. Au théâtre, on appelle cela la double énonciation, quand l’acteur s’adresse à deux destinataires différents. Le mot « soupçon » doit suffire à satisfaire l’opinion ; et la police devrait être rassurée juridiquement par la nécessité de prouver le caractère authentique du comportement raciste. Par temps de complexité, la parole officielle est coutumière de ces expressions qui sont censés concilier les inconciliables, par exemple quand un décret officiel portait sur le caractère « presque obligatoire » du port du masque. C’est obligatoire, dit la médecine ; c’est impossible dit le responsable des magasins vides. Alors, c’est « presque obligatoire ».

« La police fait ce qu’elle peut. Je ne lui jette pas la pierre » (France-Info, 26 juin 2020).

dimanche 7 juin 2020


Comment peut-on dire que les forces de l’ordre sont racistes, alors qu’elles ont prouvé l’inverse en tapant généreusement sur les Gilets jaunes, dans les rangs desquels on n’a pas vu beaucoup de Noirs ?

Pour mettre fin aux manifestations, Trump a posté un tweet de nature à apaiser les tensions : il ordonne l’instauration d’un Black Day. Ce jour-là, les Noirs jouiront de la même considération que les Blancs.

L’idée de s’asperger d’eau de Javel pour tuer le virus du Corona pourrait resservir dans un contexte racial de blanchiment.

Black Lives Matter. Un traducteur mis au point par une start-up suprémaciste propose en version française : Mater les Vies Noires.

lundi 1 juin 2020

Des morts, trop


Guy Bedos est mort le jour où le gouvernement annonçait la deuxième phase de déconfinement. Un air de liberté flottait sur la France. Tout le monde était gai. Et comme Guy Bedos était un humoriste, les informations repassaient son sketch avec Sophie Daumier, une séquence d’Un éléphant, ça trompe énormément, un extrait de son one man show. Tout le monde était gai. Même lui, le mort.

Il a tiré son Rideau ! un peu trop tard, en 2013. On venait voir celui qu’il avait été. On riait encore parce qu’il s’appelait Bedos. Mais au final, on retrouvait l’Artiste, quand il entonnait La vie est une comédie italienne : « tu ris, tu pleures, tu vis, tu meurs ». Quelque chose s’imposait malgré l’usure : le chant sublime de l’éternel Arlequin.

Mort de Christo. Son testament précise comment emballer le corps de l’emballeur.

En regardant l’Amérique brûler après la mort de George Floyd, la blonde Melania Trump a brusquement pris conscience que son prénom, Melania, signifie en latin « de couleur noire ». Malaise à la Maison-Blanche.

dimanche 24 mai 2020


Jean-Lou Dabadie est mort quelques jours après Michel Piccoli : le son s’est éteint après l’image.

« Depuis que Jean-Lou Dabadie était devenu Immortel, on n’avait plus entendu parler de lui » (un journaliste).

Dans Les choses de la vie, les choses datent : les voitures (4 L, 4 chevaux, DS), le rasoir de Pierre, la machine à écrire d’Hélène, l’appareil photo avec lequel un type photographie la voiture retournée, le téléphone à cadran, les robes Courrèges, les coiffures hautes d’Alexandre (ils sont nommés au générique). Mais c’est surtout la cigarette qui conjugue le film au passé simple de l’année 1970 ; elle est présente dans toutes les séquences. On l’allume ou on l’écrase, on tire dessus ; c’est une composante essentielle de la gestuelle, un élément indispensable de mise en scène.

On se souvenait des tonneaux au ralenti, de la terre sur l’axe du volant, mais Dieu que c’est long, ça n’en finit pas, c’est l’accident de voiture le plus long de toute l’histoire du cinéma.

Passe le second rôle de l’attachant Jean Bouise, et Boby Lapointe en conducteur de la fatale bétaillère chargée de porcs, même pas un second rôle, pas un rôle du tout. On ne lui a pas demandé de composer une chanson à calembours pour le film.

Et la « La chanson d’Hélène », qui fait pleurer, parce que le film est triste et qu’elle est chantée par une actrice morte ? Non, elle n’est pas dans le film.

Michel Piccoli était poilu, vraiment très poilu, sur le torse.

mardi 19 mai 2020

Journal insignifiant d’un déconfit né (6)


Question de temps

À peu d’exceptions près, le journal du confinement était quotidien. Celui du déconfinement s’espace. Il y a comme de la syncope dans le rythme. Peut-être un sentiment de moindre urgence, une libération de la contrainte.

Le confinement était mesuré sur le calendrier. On savait quand il avait commencé ; on attendait l’annonce de sa fin. Même avant de connaître la date de la quille, la période était bornée. Mais le déconfinement ? Il a commencé le 11 mai, ça c’est bien noté, mais quand finira-t-il ? La période est ouverte, sans sortie visible. D’où l’angoisse. La seule issue marquée serait un reconfinement. Le temps reprendrait alors une forme fixe.

À partir de quelle date serons-nous sortis des retombées du virus ? quand vivrons-nous avec, sans en parler comme d’un sujet ? Alors le docteur Raoult aura eu raison : c’était une grippette qui aura grippé la machine.

Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences, disait récemment que l’interrogation sur le monde d’après virus faisait oublier les collapsologues, qui prophétisent la fin du monde. L’éminent physicien a raison tout en ayant tort : qu’on pense au monde d’après suppose qu’il y aura bien encore un monde, au moins pendant un bout de temps, mais la question se détache sur l’horizon d’une disparition générale, que la pandémie rend palpable, surtout quand la nature reprend ses droits, plus forte dès que s’est effacée la présence de l’homme.

samedi 16 mai 2020

Journal insignifiant d’un déconfit né (5)


Mike Pompeo affirme avoir des « preuves immenses » que le coronavirus vient d’un laboratoire de Wuhan. Dans le même interview, le secrétaire d’État a pourtant appelé les services de renseignements à poursuivre leurs investigations pour « être sûrs et certains, même si les preuves sont déjà là ». On est sûr, mais on n’est jamais assez sûr.

Charles Pasqua (le regretté Charles Pasqua) avait inventé le vrai-faux passeport, c’est-à-dire un passeport établi sous un faux nom, mais délivré officiellement par le ministère de l’intérieur. Dans le domaine des tests, c’est plus compliqué. On parle de faux positif (test positif à tort) ou de faux négatif (test négatif à tort) quand le résultat du test est contraire à la réalité. Un test est donc faux négatif s’il indique un résultat négatif, alors que le fait étudié correspond à un cas positif. Mais si le positif est un faux négatif et le négatif un faux positif, que serait un vrai-faux positif ? Le vrai-faux positif serait-il léquivalent dun vrai-faux négatif ? Les scientifiques divergent.

Les obèses sont des personnes à risque. Pour protéger les personnes à risque, tout le monde se confine. Or, pendant le confinement, on ne bouge guère qu’autour du frigo. Donc, on prend du poids. Et les obèses sont des personnes à risque.

vendredi 15 mai 2020

Journal insignifiant d’un déconfit né (4)


Nicolas Hulot a édicté ses « 100 principes pour un nouveau monde ». Ils commencent tous par « Le temps est venu », comme le discours d’investiture de Nelson Mandela, et tiennent chacun en une seule phrase. La multiplication du papier concourant à la déforestation, il fallait que l’écologiste fasse court.

Aucune des 100 phrases ne se termine par un point final, sans doute pour ouvrir un espace à la réflexion, sauf deux principes :
29. Le temps est venu de reconnaître notre vulnérabilité.
72. Le temps est venu de ralentir.
Un point après « ralentir », on comprend l’arrêt, mais après « vulnérabilité » ?

On ne peut pas faire plus positif ni consensuel. Tout le monde peut contresigner ces cent principes.

On lit de fortes déclarations, telle que :
18. Le temps est venu d’applaudir la vie

Puisque sur écran on ne coupe pas d’arbres pour imprimer, on peut continuer au-delà de 100.
101. Le temps est venu de saluer le soleil le matin et la lune le soir.
102. Le temps est venu de boire l’eau du robinet.
103. Le temps est venu de fermer le robinet pendant qu’on se frotte les mains.
104. Le temps est venu de prendre conscience que la terre est ronde.
105. Le temps est venu de se donner la main en gardant ses distances.
106. Le temps est venu que le fort protège le faible.
107. Le temps est venu que le riche donne un peu au pauvre.
108. Le temps est venu de tendre la main aux humbles et aux invisibles (ah pardon, c’est déjà le principe 58).
109. Le temps est venu de dire bonjour à la dame.
110. Le temps est venu de dire merci la vie.

jeudi 14 mai 2020

Journal insignifiant d’un déconfit né (4)


On ne comprend pas bien pourquoi les musées ne rouvrent pas, alors que pour regarder un tableau accroché au mur, il a toujours fallu respecter une distance d’un mètre cinquante ou deux mètres.

On avait prévu large et long pour les pâtes, le riz, et pour les livres aussi : À la recherche du temps perdu, Guerre et paix, les douze tomes de La Comédie humaine dans la Pléiade. Finalement, on a regardé des vidéos de 3 minutes et lu des blogs écrits au jour le jour, rien que des formes courtes. On se remettra à La Recherche avec une belle Prisonnière, mais pour un confinement choisi.

Michel Houellebecq termine sa lettre sur le coronavirus, datée du 4 mai, en faisant du Houellebecq : « Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire. » Tiens mais, on a déjà lu ça quelque part, quinze jours plus tôt, dans un entretien de Jean-Yves Le Drian publié par Le Monde le 21 avril : « Ma crainte, c’est que le monde d’après ressemble furieusement au monde d’avant, mais en pire. » Dans la littérature du monde d’après, on pratiquera toujours le plagiat, comme avant.

mercredi 13 mai 2020

Journal insignifiant d’un déconfit né (3)


Avant le Covid, Valéry Giscard d’Estaing n’a pas toujours respecté la distance physique avec les journalistes, en particulier avec les journalistes femmes. À 94 ans, il faut lui expliquer la différence entre les gestes barrières et les gestes bas sur les derrières.

Même après le 11 mai, les journalistes restent en partie confinés. Les directs s’en ressentent. Il y a comme une signature visuelle (le brouillage) et sonore du coronavirus, qui restera.

Le silence entre la question et la réponse, le petit décalage qui donne l’impression que l’interlocuteur marque un temps de réflexion avant de répondre.

Les voix qui se chevauchent. Autour d’une table, on sait qui va parler, à un mouvement de tête, un signe, un doigt qui se lève. Mais à l’aveugle, on se jette en avant, et on butte sur celui qui est parti à la même seconde.

Les journalistes qui coupent la parole. Mais ça, ce n’est pas spécial à la période Covid, même quand ils ont l’invité devant eux, ils lui coupent systématiquement la parole, C’est passionnant, ce que vous dites, on vous écouterait pendant des heures, mais l’émission se termine. Le journaliste n’écoute pas, il regarde le chronomètre. Et quand un auditeur témoigne à contre-courant, on a dû leur apprendre, à l’école de journalisme, à dire sèchement : « On a bien entendu votre colère ; votre message est bien passé. »

S’il vous plaît, dans les écoles de journalisme, est-ce qu’on pourrait apprendre à ne pas répéter la question des auditeurs pour la relayer auprès de l’invité à qui elle s’adresse ? L’auditeur en direct s’est clairement exprimé, les auditeurs ont bien compris la question, mais non, c’est plus fort que lui, le journaliste éprouve le besoin de répéter la question de l’auditeur à l’invité qui l’a parfaitement comprise. Pourquoi, mais pourquoi ?

mardi 12 mai 2020

Journal insignifiant d’un déconfit né (2)


Christian Estrosi, maire de Nice, est un homme prudent pour sa ville. Elle est la mieux équipée de France en caméras de vidéosurveillance : 3.200 caméras, soit une caméra pour 110 habitants. Et il veut aller plus loin avec la reconnaissance faciale et la détection des émotions. Il est en pointe également sur le front du coronavirus, en rendant le masque obligatoire dans l’espace public. Maintenant, on voit où est le problème. On cherche à équiper les caméras d’infra-rouge pour identifier les visages sous les masques. Ainsi la ville serait-elle la plus sûre contre la contagion grâce aux masques et contre les délinquants en les démasquant.

Une autre piste actuellement à l’étude consisterait à rendre obligatoire le masque personnalisé, qui porterait sur sa face externe une photo de la partie cachée du visage, c’est-à-dire le bout du nez, la bouche et le menton. Techniquement, c’est faisable.

Un ancien d’Algérie se rappelle ses belles années là-bas, quand il promenait son uniforme et son torse bombé parmi les femmes voilées. « Les yeux, me dit-il, le masque fait ressortir les yeux, on ne voyait que leurs yeux, toute l’âme qui passe par la fente des yeux. » Les siens brillent encore.

lundi 11 mai 2020

Journal insignifiant d’un déconfit né (1)


Le coronavirus aura eu au moins cet effet bénéfique de faire disparaître toutes les guerres dans le monde, les famines, le terrorisme, les drames des migrations. On en parlait encore avant la pandémie, et il serait invraisemblable qu’on n’en parle plus, si ces calamités existaient encore.

Écarter les bras pour maintenir la distanciation d’un mètre à droite et à gauche, d’accord, c’est possible, même si on n’a pas les bras longs. Mais devant et derrière ? Il nous manque des appendices antérieur et postérieur pour assurer notre survie. L’évolution naturelle de l’espèce humaine les fera pousser, mais il faudra sans doute attendre plusieurs générations.

Nouveau couac du gouvernement : il aurait dû avertir le vent frisquet qui s’est invité aujourd’hui dans l’espace public, contrariant la circulation à vélo, que la bise est désormais interdite.

dimanche 10 mai 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (45)


Le coronavirus est prévenu : s’il continue à circuler librement à partir de demain, lundi 11 mai, il sera verbalisé.

La publicité a vite fait d’intégrer le virus : « Vous allez retrouver le plaisir de conduire, mettez-vous au volant de votre hybride » ; « grâce à Orange #OnResteEnsemble », etc. On n’est pas tiré d’affaire, mais les affaires reprennent.

On entend des choses étranges : la SNCF qui demande à ses clients de ne pas voyager, les stations touristiques qui encouragent les touristes à rester chez eux.

Quand les Parisiens vont se précipiter pour se mettre au vert, les départements situés à l’Ouest vont rapidement virer au rouge.

La haute technologie relie les hommes par le numérique, mais ce qui les sauve, c’est un bout de tissu devant la bouche et le nez, ce que Fred Vargas appelle « la basse technologie ».

On a retrouvé le patient 0. Mais ce patient a bien été contaminé par quelqu’un. On est parti à la recherche du patient n —1.

samedi 9 mai 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (44)


1896 : premiers JO de l’ère moderne. 2021 : premiers JO de l’ère post-moderne, une année impaire, alors que la périodicité de quatre années garantissait toujours un chiffre pair. On réfléchit à la manière de remettre le calendrier d’aplomb.

Des centaines de délégations du monde entier, comportant chacune des centaines de membres, défilant en rangs serrés dans un stade bondé, pour les cérémonies d’ouverture et de clôture, et repartant ensuite dans leur pays, sur toute la surface du globe..., l’esprit olympique se diffusera plus vite, plus loin, plus fort.

Une nouvelle réglementation se met en place :

Les bassins olympiques seront remplis de trois quarts d’eau, et d’un quart de gel hydroalcoolique.

Dans les courses de relais, le coureur n° 1 nettoiera le témoin avec du gel hydroalcoolique avant de le passer au coureur n° 2, et ainsi de suite.

La longueur de la lame pour les fleurets, épées et sabres sera portée à 1m de distanciation sportive, contre 88 ou 90cm actuellement.

vendredi 8 mai 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (43)


Les balcons des théâtres n’étant plus garnis, c’est aux balcons des immeubles que se joue désormais la comédie humaine, avec toujours la même fonction sociale : voir et être vu.

On craignait une année noire pour la culture, mais les intermittents du spectacle ne s’en sortent pas trop mal avec le décret d’une année blanche.

Refrain des blogs d’écrivains : quelle littérature sortira, etc. ? Dans l’immédiat, on oscille entre le nombrilisme des écrits à la première personne et la symphonie des créations collectives par addition des solistes confinés. Mais après ? Les guerres et les bouleversements historiques ont donné des épopées et des romans : L’Iliade, Les Chouans, Quatre-ving-treize, L’Éducation sentimentale, La Débâche, Le Voyage au bout de la nuit. Parce que c’étaient des événements collectifs vécus collectivement, et non chacun pour soi. Mai 68 n’a pas accouché d’une grande œuvre. Trop individualiste, déjà ?

La Peste n’est pas le roman d’une épidémie, mais la métaphore de la peste brune. C’est encore l’Histoire qui a fait écrire, pas la maladie.

Des histoires de couples séparés par le confinement, ou qui se séparent après le déconfinement, des femmes et des enfants battus, des vieux qui meurent seuls, rien que de l’individuel, alors que la pandémie, mondiale, produit de la mondialisation et révélant ses méfaits, mériterait un roman-monde, une épopée, une saga, avec du souffle. Attendons.

jeudi 7 mai 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (43)


Après le maître-nageur de Welcome, l’agent de sécurité dans La loi du marché, le leadeur syndical dans En guerre, Vincent Lindon est à l’affiche de son meilleur film, un court métrage de 19min 35, dans lequel il joue son propre rôle.

Il n’a même pas appris son rôle : il lit un texte qu’il a écrit. Quand il lit, il oublie ses tics qui tirent ses traits. Ils reviennent après, quand il lève la tête de ses feuilles pour apparaître en homme sans masque, comme nous.

Le coup de génie, ce n’est pas de demander de l’argent aux riches, mais de baptiser « Jean Valjean » cette assistance pour personnes en danger. Sur le dos des Gilets jaunes, on lisait déjà après l’incendie : « Tout pour Notre-Dame, rien pour les Misérables ». Jean Valjean, tout le monde connaît, c’est facile à retenir, ça plonge loin dans la mémoire du peuple : « En 1820, on lui connaissait une somme de 630.000 francs placés à son nom chez Laffitte ; mais avant de se réserver ces 630.000 francs, il avait dépensé plus d’un million pour la ville et pour les pauvres » (I, Liv. V, 2). Mettons Bernard Arnault à la place du père Madeleine, on arrive à 100 milliards pour les pauvres, en arrondissant.

mercredi 6 mai 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (42)


Pourquoi le mot « distanciation » dans le discours d’aujourd’hui, à la faveur des gestes barrières, au lieu du mot « distance » ? C’est contraire à la pente de la langue vers le moindre effort : cinématographe > cinéma > ciné. « Distance » en deux syllabes, c’est pourtant plus économique que « distanciation », en quatre.

La raison serait-elle que « distanciation » contient l’action ? Alors que « distance » mesure l’espace, « distanciation » creuse l’écart, en acte.

Et voilà qu’Alain Rey, dans son Dictionnaire historique de la langue française, invite à passer du propre au figuré : l’écart dans l’espace glisse vers le sens moral, prendre ses distances, garder ses distances (au pluriel) pour empêcher quelqu’un d’approcher. La distanciation sociale est à comprendre comme geste de classe : tenir l’inférieur à distance respectueuse. Et aussi, politiquement, comme refus de l’autre, de l’étranger : repousser ce qui est différent.

Brecht peut-il être utile, avec sa notion de distanciation dans son théâtre épique ? L’acteur doit se tenir à distance de son personnage pour le montrer au lieu de jouer en s’identifiant au rôle, et pour éveiller l’esprit critique du spectateur. Puisse la distanciation sociale, sur le théâtre du monde d’après, nous appeler à la même vigilance, devant le spectacle d’une société qui met à distance et dresse des barrières.

lundi 4 mai 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (41)


On les reverra, les temps heureux, et « les 1er mai joyeux, chamailleurs parfois » (le Président).
Chamailler : Fam. Se disputer pour des raisons futiles (Petit Larousse illustré).
Exemple : « Les enfants, arrêtez vos chamailleries. »

Michel-Édouard Leclerc trouve « puérile » d’accuser les grandes surfaces d’avoir caché des masques. Les pharmaciens sont de grands enfants.

Si les Français relâchent leurs efforts, ils resteront confinés et seront privés de vacances. Les Français sont de grands enfants qui n’obéissent qu’à la menace.

En Allemagne et dans les pays du Nord, des politiques adultes parlent à un peuple d’adultes. Le virus a fait moins de morts.

dimanche 3 mai 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (41)


Choses vues dans la rue par temps de corona

Je déambule avec un masque. Personne ne me regarde avec curiosité. Nous sommes devenus des Asiatiques.

Ce type qui a bu pour oublier qu’il bat sa femme marche en zigzag et se rapproche dangereusement de moi. Avec un peu de chance, l’alcool fort tue le virus. Comme la nicotine ?

Sur le trottoir, un attroupement de SDF. Ils sont plus que la dizaine autorisée. Verbalisables. Sans masque. Et aucun des rares passants ne s’arrête pour jeter une pièce. Des fois qu’elle serait contaminée. On ne veut pas leur mort. Mais que vont-ils devenir quand la monnaie numérique, plus hygiénique, aura entièrement remplacé l’argent sonnant et trébuchant ?


Les trottoirs du monde d’avant                            Les trottoirs du monde d’après







samedi 2 mai 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (40)


Le professeur Didier Raoult porte toujours une blouse blanche. C’est ce qui le distingue de ces officiels parisiens qu’il n’aime pas : eux sont en complet cravate et chemise blanche, ce sont des cols blancs. La blouse blanche du professeur Raoult sur chemise à carreaux, genre Vichy, remplit trois fonctions : 1) elle affiche la simplicité de l’homme, car c’est un vêtement ordinaire que tout le monde peut se procurer 2) la blouse blanche fait le savant comme l’habit fait le moine ; c’est un gage de sérieux, on écoute ce qu’il dit 3) il est au travail, ce n’est pas un homme de cabinet, il ne passe pas son temps à parler de médecine, il la pratique, il est sur le terrain.

Il avait les cheveux longs, déjà avant le confinement.

Sa fiche Wikipédia nous apprend que son épouse est psychiatre. Si c’est le savant fou que l’on dit, au moins quelqu’un le sait et le soigne.

On pensait que sa bague à tête de mort faisait partie de son look provocateur. Il s’en explique dans Paris-Match : « Ce n'est pas une bague de rocker, mais un memento mori, le souviens-toi que tu vas mourir des Romains. Je suis très influencé par leur culture qui souvent incite à se méfier du triomphe. » Il dit deux choses : qu’il triomphe de la mort et c’est pour cela qu’il est célèbre ; que la mort triomphera de nous tous et que le coronavirus n’est peut-être pas si terrible.

vendredi 1 mai 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (40)


Les confinés vivent sous cloche.

Cette année, les cloches sont restées à Rome.

Le 15 avril 2020, Quasimodo a mis en branle le battant d’Emmanuel, la grosse cloche de Notre-Dame, pour le premier anniversaire de l’incendie. Ça fout le bourdon.

Combien de clochettes au brin de muguet absent ?

Quand la courbe de la pandémie aura fait la cloche, on n’en parlera plus.

Mais les confinés sortiront tous avec la cloche fêlée.

Journal insignifiant d’un con, finement (39)


Jeudi 30 avril 2020

Les services secrets des États-Unis pensent avoir identifié le patient zéro du coronavirus. C’est une patiente zéro. Elle vendait des crevettes sur le marché de Wuhan. Ou bien une scientifique d’un des laboratoires virologiques de cette même ville. Contaminée par accident sur son lieu de travail, elle a transmis le virus à son fiancé, qu’elle a envoyé au marché acheter du pangolin. Dans les deux cas, une femme.

Selon des complotistes américains, le patient zéro aux USA est une patiente zéro : une employée de l’armée qui a participé en tant que cycliste aux jeux militaires de Wuhan. Encore une femme.

En Chine comme aux États-Unis, le prénom des patientes zéro se traduit en français identiquement par Ève, c’est étonnant. L’histoire de l’humanité recommence, à partir du péché originel.

Par chance, toutes les infirmières et toutes les couturières qui sauvent actuellement l’humanité se prénomment Marie.

mercredi 29 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (38)


Dans sa 31e « chronique du confinement » de la série Sine die, Éric Chevillard écrit : « Notre langage insensiblement s’étiole et s’appauvrit dans ce contexte si peu textuel. »

À mesure que notre parole de confinés se réduit, la langue officielle tend de plus en plus vers l’abstraction. Est-ce un effet de la dématérialisation imposée par les machines numériques, ou bien la volonté d’empêcher les contacts physiques en remplaçant le vocabulaire concret ?

On parle de distanciation sociale, là où le mot distance aurait aussi bien fait l’affaire.

Ne dites pas présence, cela rappelle le vieux monde de la proximité, mais le présentiel, et même, à un niveau supérieur d’abstraction, la présentialité.

Les émissions audio et vidéo se font en absentiel. « La classe ne peut pas être remplacée par le distantiel », dit Philippe Mérieux (France-Inter, 21 avril 2020). On attend pour bientôt absentialité et distantialité.

Pour les abstracteurs de quintessence qui distillent la langue officielle, il n’y avait déjà plus de problèmes mais des problématiques, avec ce confort pour les gens de bureau qu’une problématique peut se contenter d’être posée (c'est un sujet, comme on dit), alors qu’un problème, autrefois, il fallait bien se rendre sur le terrain pour le résoudre.

mardi 28 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (37)


Il est à craindre que les forces de l’ordre souffrent actuellement d’un sous-entraînement physique chronique.

Ce n’est pas leur confinement qui est en cause (ils peuvent sortir sans remplir l’attestation de déplacement dérogatoire), mais celui de la population. Le problème se pose en effet pour eux de garder la forme dans une période sans affrontement avec des manifestants. Ils ont connu une période faste de musculation, avec la loi travail, les Gilets jaunes, les défilés des personnels soignants.

Pour ne pas perdre complètement la main, il leur arrive encore de frapper à coups de muselière un malade mental jeté à terre, ou un Arabe repêché dans la rivière. Mais ce sont menus fretins à côté des costauds qui manifestent le samedi. Verbaliser une vieille qui va faire coucou à son vieux par la fenêtre d’un Ehpad ou un fils qui veut s’incliner sur la dépouille de son père permet de se rassurer dans la certitude que la force reste à la loi, mais c’est quand même un peu déprimant pour de grands gaillards habitués à exercer la violence légitime de l’État.

Cette période d’inaction ne manquera de peser dans les corps, comme pour tous les sportifs, quand il faudra reprendre du service dès que les héros du quotidien, applaudis aujourd’hui, descendront dans la rue pour réclamer leur dû. Alors, les jambes risquent d’être cotonneuses à la course, et les bras un peu mous en brandissant les matraques.

lundi 27 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (36)


Après le 11 mai, seuls auront le droit de rouvrir les théâtres qui jouent Huis-clos.

Comment organiser des tournois de tennis alors qu’on signale dans tous les dispositifs de protection des trous dans la raquette ?

Pour préparer les JO de 2021 à Tokyo, l’équipe de France de triathlon s’entraîne en mode confiné aux trois épreuves (natation, cyclisme et course à pied) en les remplaçant par la course au masque, au gel hydroalcoolique et au test.

Dans les sports de contact, on réfléchit à de nouvelles règles en alignant un joueur sur deux.

Les épreuves cyclistes ne comporteront que des courses contre la montre individuelles, avec départ toutes les deux minutes. Il sera interdit de doubler.

Une amie me fait remarquer que l’anagramme de chauve-souris est souche à virus. Et Covid donne Vidocq, à la fois truand et flic ; on est mal.

dimanche 26 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (35)


Cette année, l’été tombera en automne.

Dans le monde d’après, les vacances ressembleront à celles du monde très ancien, quand on les calait sur les moissons, les vendanges et la Saint-Michel, jour où on renouvelait les baux, c’est-à-dire de fin juillet à fin septembre.

Du haut de son balcon, Juliette n’a pas eu le temps de prévenir Roméo que la police arrivait.

Une place sur deux vide dans les avions, les trains, au cinéma, autour des tables de restaurant, distanciation sociale dans le métro : mais que vont devenir les frotteurs ?

Les émissions audio et vidéo en absentiel (si, le mot existe) mettent en évidence la très mauvaise qualité technique des liaisons par téléphone et par skype. Dans ce domaine non plus, on n’était pas prêts.

samedi 25 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (34)


Quand Donald Trump propose aux médecins d’essayer de faire entrer la lumière à travers la peau pour tuer le coronavirus ou d’injecter du désinfectant à l’intérieur des poumons, les médias sont effarés, consternés, etc. Pourtant, Trump est dans la logique de ce qu’il a toujours fait et dit. Aussi bizarre qu’elle paraisse, sa proposition relève d’une méthode constante, celle qui consiste à nier les oppositions logiques.

On connaît son invention des « vérités alternatives : il n’y a pas de différence entre mensonge et vérité, news et fake news.

Dans le même esprit transgressif, il n’y a pas de différence entre le dehors et le dedans, une surface qu’on peut aseptiser en la frottant avec de l’eau de Javel et l’intérieur d’un corps humain. Quand il dit : « Est-ce qu'il y a un moyen de faire quelque chose comme ça avec une injection à l'intérieur, ou presque, comme un nettoyage ? », il esquisse à deux reprises le geste circulaire d’une main qui donne un coup de chiffon. L’homme est un objet comme un autre, qu’on peut rendre clean en une minute par un nettoyage exprès, avant de le remettre immédiatement dans le circuit du travail.

Et quand Trump fait savoir le lendemain qu’il plaisantait, il reste sur le même terrain de l’indistinction : la négation de la différence entre le sérieux et le comique.

vendredi 24 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (33)


Avant, après

Avant, on avait des problématiques.
Après, on aura des problèmes. Tant mieux : on pourra enfin chercher des solutions.

Avant, les pauvres étaient pauvres et les riches très riches.
Après, les pauvres seront encore plus pauvres.

Avant, il y avait des listes d’attente pour avoir une place en Ephad.

Après, on travaillera en « mode dégradé ».
Le travail d’avant, on se demande si ça ne l’était pas déjà un peu.

Avant, la pollution de l’air était responsable de 800.000 morts par an en Europe et 8,8 millions dans le monde.
Après la relance de l’économie, ce sera pire. (Les masques à gaz peuvent protéger contre le coronavirus mais l’inverse n’est pas vrai.)

Avant, on avait des scrupules d’être tout seul dans sa voiture.
Après, on aura peur de prendre les transports en commun.

Avant, la Chine traçait les « Nouvelles routes de la Soie ».
Après, la Chine ouvrira la Nouvelle route pour Soi.

jeudi 23 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (32)


Tous les soirs, Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, se met debout à heure fixe derrière un pupitre de verre, gage de transparence, pour égrener d’une voix neutre le nombre de morts en France, en Europe, dans le Monde, le nombre d’hospitalisés, de patients sous respirateurs, etc. Une fois qu’il a solidement établi son autorité de scientifique sur des chiffres objectifs que personne ne peut contester, il passe à la deuxième phase de sa mission officielle, depuis le début de la pandémie : démontrer que les masques sont inutiles, qu’il suffit de respecter les gestes barrières et la distanciation sociale fixée en France à 1 mètre pour se protéger des éternuements, qui projettent 40 à 100.000 gouttelettes dans un rayon de 1m50.
Mais depuis que l’Académie de médecine a recommandé la généralisation du port du masque dans l’espace public, le directeur général de la Santé a dû modifier son argumentaire : il met désormais en garde contre le mauvais usage de cet agent de prévention : « ce n’est pas si simple que ça de savoir porter le masque », dit-il. Il prévient également contre le « sentiment de fausse sécurité » qui peut apparaître avec le port du masque.
Les Français n’ayant pas la même culture que les Orientaux concernant cette pratique, Jérôme Salomon a bien voulu donner quelques recommandations de base.

Les personnes doivent porter le masque sur le nez et la bouche.

Il est déconseillé de passer les masques en papier au lave-linge, ou alors à très basse température.

L’utilisation des élastiques comme fronde pour tuer les moineaux risque d’endommager le masque.

Le coronavirus n’étant pas sexuellement transmissible, il est déconseillé d’utiliser le masque comme préservatif.

On peut louer le Seigneur d’avoir doté sa créature de deux oreilles, symétriquement disposées de part et dautre de la tête.

Même quand les Chinois inonderont le monde de masques à bon marché, il ne sera pas utile d’en porter deux lun sur lautre.

Journal insignifiant d’un con, finement (31)


Mercredi 22 avril 2020

« Il n’y a pas de consensus scientifique à ce stade sur l’utilité de l’utilisation du masque par tous les Français » (Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement)
Or il y a pénurie de masques
Donc les masques ne sont pas utiles

Les masques ne sont pas utiles
Or le Président porte un masque
Donc le Président n’est pas utile

Le coronavirus est apparu en Chine
Or la Chine est un pays étranger
Donc on a décidé de fermer les frontières

Tous les invisibles sont des héros
Or le coronavirus est invisible
Donc le coronavirus est un héros

Seuls sont ouverts les commerces essentiels
Or les huiles se trouvent dans le commerce
Donc les huiles sont essentielles

Le syllogisme est un raisonnement vrai
Or le virus est vrai
Donc le virus est dans le syllogisme

mardi 21 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (31)


B comme barrière (geste)
C comme cluster, confinement, coronavirus, Covid-19
D comme déconfinement, distanciation (sociale), drastique

Pour une fois, on connaît avec beaucoup d’avance ce qu’on trouvera de neuf dans Le Petit Larousse illustré qui sort à la rentrée.

lundi 20 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (30)


En ville ou à la campagne ?

À cause de la pollution, il vaut mieux habiter à la campagne.
À cause du prix de l’essence, il vaut mieux habiter en ville.
À cause de l’insécurité, il vaut mieux habiter à la campagne.
À cause des zones blanches, il vaut mieux habiter en ville.
En temps de confinement, il vaut mieux habiter à la campagne.
Si on veut se faire soigner, il vaut mieux habiter en ville.

Il vaut mieux avoir un appartement en ville et une maison à la campagne, comme ça on peut choisir.

dimanche 19 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (29)


Et nous aussi on l’aura eue, notre guerre mondiale.

En pleine guerre, « le gouvernement a changé son fusil d’épaule sur la question du masque » (un journaliste).

54% des marins infectés à bord du porte-avions le Charles-de-Gaulle, on a largement dépassé le taux de 7% de pertes tolérées par l’armée.

Déjà, dans En marche, il y avait quelque chose de militaire : on entendait distinctement En (avant), marche ! Et le Président remontant pour la première fois les Champs-Élysées dans un véhicule de l’armée, c’est une image forte.

Comment le Président va-t-il passer de chef de guerre à chef de care ?

samedi 18 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (28)


Ces planqués qui ne font rien d’autre qu’applaudir au balcon à 20h obligent le chef de l’État à décaler de deux minutes sa prise de parole : ce n’était jamais arrivé dans l’histoire de l’audiovisuel.

Les pouvoirs publics mériteraient de s’appeler autrement.

C’est étrange comme Roselyne Bachelot semble brusquement très très sympathique.

Faute de faire appliquer des ordres clairs descendus du sommet, les préfets ont pour principale fonction de s’opposer aux initiatives locales des maires soucieux de protéger leur population. Plutôt pas de masques pour personne que des masques obligatoires ici ou là. Ce serait une rupture du principe d’égalité qui s’applique sur tout le territoire.

Et j’ai crié, crié
Christophe
Pour qu’il revienne
Et j’ai pleuré, pleuré
Oh ! J'avais trop de peine
Signé : Aline.

vendredi 17 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (27)


Alerte. Éditions spéciales : attentats, Gilets jaunes et Covid-19. Si on superpose.

Attentat : c’est une date dont on se souvient, dans un lieu précis, des noms et des visages. On applaudit les forces de l’ordre. Même Renaud a embrassé un flic. On descend en masse dans la rue. Tout le peuple fait bloc contre un ennemi bien identifié.

Gilets jaunes : c’est tous les samedis, des défilés à Paris et dans les grandes villes de France, un nombre de manifestants variant du simple au double selon les sources. Violences des blacks blocs contre violences policières. La France s’est divisée contre elle-même : laissés-pour-compte contre riches, rats des champs contre rats des villes.

Covid-19 : c’est tous les jours sur la carte de France et du monde, avec une liste de morts qui s’allonge et pour une durée indéterminée. Les forces de l’ordre sans casque ni matraque distribuent des amendes aux citoyens désarmés. Le monde entier se bat contre un ennemi invisible.

Les unités de temps et de lieu se sont étendues, l’ennemi s’est invisibilisé, le peuple tour à tour s’est soudé, puis fracturé en deux, puis atomisé. Le Covid-19 est une bombe à fragmentation.

jeudi 16 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (26)


Les premiers de cordée ont été remplacés par les premiers de corvée. Ah zut, un journaliste l’a déjà fait, ce jeu de mots.

Cette année, le dicton ne s’est pas vérifié : Noël au balcon, Pâques aux balcons.

Le virus contamine jusqu’à la syntaxe : « comment pallier à l’insuffisance des masques ». Vivement que les journalistes et les politiques reprennent des cours de français, après le 11 mai.

Les terroristes étaient lourdement armés, les Ehpad sont cruellement frappés. Rien de tel qu’un bon gros adverbe en –ment pour bétonner le discours.

mercredi 15 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (25)


Le tournoi de Roland-Garros 2020 se déroulera sans spectateurs. Les tribunes seront garnies des célébrités, chapeaux et lunettes de soleil filmés l’année dernière. Dunlop a conçu une balle jaune spéciale, hérissée de petites antennes rouges. Les joueurs échangeront des balles de fond de court, avec interdiction de monter au filet.

Antoine Blondin ne suivra pas le Tour de France cette année, parce qu’on y interdit les verres de contact.

Le Tour de France arrivera sur l'avenue des Champs-Élysées le 20 septembre. En conséquence, le 14 juillet est repoussé jusqu’à cette date.

mardi 14 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (24)


Ce n’est pas parce qu’on entend or dans coronavirus qu’il faut s’en prendre aux riches pour payer la note. Après tout, c’est parti d’un pays communiste.

Le ministre des comptes publics réfléchit à la mise en place d’une plate-forme de dons pour lutter contre le Covid-19. Depuis le XIXe siècle, c’est encore la charité qui marche le mieux avec les riches.

Le ministre de l’économie a prié Messieurs les Grands Patrons de bien vouloir accepter de réduire de quelques euros le salaire qu’ils se versent, dans leur propre intérêt. On espère ainsi éviter une crise sociale après la crise sanitaire.

Certains pauvres esprits revanchards voudraient rétablir l’ISF. Il vaut mieux inciter les grandes fortunes à quelques gestes spectaculaires. Mais ça vient moins vite qu’après l’incendie de Notre-Dame, qui se prêtait mieux au mécénat.

Les industries du luxe se reconvertissent dans la fabrication de masques en tissu et de gel à 2 euros la bouteille. C’est bon pour le retour sur image. Mais il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps.

On remercie énormément les infirmières, les aides-soignants, les aides à domicile, les caissières, les éboueurs. On accordera une prime aux survivants, et même à leur famille en cas de décès. Après la crise, on leur donnera des médailles et on gravera leurs noms sur des plaques. On continuera à les remercier pendant longtemps. On ne les remerciera jamais assez.

En bon père de famille, le patronat s’inquiète de la santé des ouvriers : quand ils sont malades, ils ne peuvent plus être sur la chaîne.

lundi 13 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (23)


Habemus papam, enfin !

François a renoué avec le geste des prophètes de la Bible : il prêche dans le désert.

Cette année, les œufs de Pâques aussi sont sous cloches.

Il suffit de regarder les églises pratiquement désertes pour mesurer le taux de déchristianisation de la France.

Heureusement que Notre-Dame de Paris a brûlé il y a un an, sinon elle aurait été pleine cette année, et ça aurait été une catastrophe pire encore.

Dans la journée, on jeûne bien confinés chacun chez soi, et après le coucher du soleil, c’est la fête tous ensemble en famille, avec les amis, les voisins, dans la rue.

Des traditionnalistes ont été pris en flagrant délit de messe pascale clandestine à Saint-Nicolas-du-Chardonnay. Le prêtre intégriste s’est justifié en présentant le latin comme une langue barrière.

Covid ! covid ! ça y est, s’exclame le vieil Hugo devant l’Océan, terminant son long poème « Le Jour de Pâques », je la tiens ma rime à « tombeau vide ».

dimanche 12 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (22)


En sortant guéri, Boris Johnson remercie l’hôpital public de lui avoir sauvé la vie. C’est un miracle (pas la guérison).

La Tendresse. Symphonie confinée. Réponse au libéralisme qui atomise et défait les solidarités, cette superbe « symphonie confinée » qui fait chanter, jouer, danser les solistes solitaires (ils ont juste un nom, un lieu, couvrant la France, avec échappée vers l’Italie frappée), cœur choral, chœur cordial, chacune, chacun dans son chez soi, dehors ou dedans, avec l’humour en plus (un chat, une brosse à dents, un rouleau de PQ pour la douceur). Vue plus de deux millions de fois. Ce qu’on invente de mieux.

samedi 11 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (21)


On pourrait considérer la tragédie d’un autre point de vue, en regardant la situation de haut : périodiquement, la Nature donne un grand coup de pied dans la fourmilière des hommes pollueurs, prédateurs, pilleurs de ressources, parasites.

Premier avertissement.

Il y a ceux qui disent : on ne va pas repartir comme avant, il faut changer le système qui nous a menés là ; et ceux qui ont la main sur les manettes pour relancer la machine plein gaz dès que le feu repassera au vert. Plus vite, plus haut, plus fort, ça vaut aussi comme devise d’une économie dopée.

« Les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent » : la citation, faussement attribuée à Chateaubriand (parce qu’il est le poète des forêts et des déserts), se trouve en ce moment contredite par les images de la Nature reprenant vite ses droits dès que l’homme se retire.

Nous revient à la mémoire la belle phrase désespérante qui conclut Les Mots et les choses de Michel Foucault (1966) : « … alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable ».

vendredi 10 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (20)


Liliane Marchais est morte du Covid-19 le jeudi 9 avril, dans un Ehpad, à l’âge de 84 ans. C’est le 21 janvier 1980 que son mari Georges lui avait donné l’ordre, resté célèbre : « Liliane, fais les valises, on rentre à Paris. » Elle a mis quarante-et-un ans pour boucler la sienne, se soumettant finalement à un agent venu d’un pays communiste.

La seule chose qui nous rapproche, c’est l’éloignement.

Malgré le confinement, la poussière parvient à rentrer dans les appartements. Par où ?

Pendant la pandémie, on se découvre tous frères, sauf avec les réfugiés, qui viennent d’ailleurs et qui en plus peuvent introduire subrepticement le virus.

Face à la Chine, le plus gros producteur industriel de masques, la France se positionne au premier rang des puissances qui fabriquent des masques artisanaux, avec de vieilles chutes de tissus, homologués par le ministère de la santé.

jeudi 9 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (19)


Ça va mieux : les journalistes ont retrouvé leur ton badin et leur humeur faussement enjouée.

Surtout ceux qui présentent la météo : ils sont ravis d’annoncer que dehors, il fera beau.

Chers auditeurs, vous avez la parole, l’antenne vous est ouverte. On a besoin d’entendre des témoignages qui rassurent et qui soutiennent l’effort de guerre.

Si par hasard un auditeur se mettait à analyser sérieusement la situation en montrant que la crise est politique, tu lui couperais la parole en lui disant On a bien entendu votre colère, et même votre coup de gueule. Au suivant.

Les attentats, les Gilets jaunes, maintenant la pandémie ont façonné une génération de journalistes à produire de l’info en boucle : ils sont capables de continuer à parler quand il n’y a plus rien à dire.

Les têtes de micros portent désormais un préservatif intégral, pour éviter que l’information soit contaminée.

mercredi 8 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (18)


Maintenant que les scientifiques ont accès aux médias en permanence, on sait comment ils parlent de nous : le confinement pourra être levé quand on aura des certitudes concernant l’immunité de troupeau.

Entendre un scientifique dire : « Je ne sais pas », c’est flippant mais quelque part, ça fait du bien.

Le pauvre patient ne comprend pas trop ce qui se passe entre le professeur barbichu et chevelu de Marseille et ses confrères rasés ou chauves, mais il devine des conflits anciens entre mandarins parisiens et un franc-tireur de province – pire : de Marseille, une sorte de fada de la recherche médicale, très mal en cour, et qu’on nomme du bout des lèvres.

Quand les politiques ne savent plus quoi faire, ils s’en remettent aux scientifiques, qui ne sont pas d’accord entre eux.

Les obèses ont un taux de mortalité supérieur aux autres. Pour ne rien arranger, on est tombé sur un virus grossophobe.

Quand on entend certains psys donner des conseils pour vivre en temps de crise, on se dit qu’on n’a pas envie d’aller les voir en temps ordinaire.

mardi 7 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (17)


À qui fera-t-on croire que ces personnels de santé étaient épuisés, au bord du burn-out il y trois mois, alors qu’ils en avaient encore sous le pied pour faire face à une pandémie ?

Le directeur de l’ARS (Agence régionale de santé) du Grand Est annonce la suppression de lits et de postes au CHU de Nancy, après la fin de l’épidémie. Voilà le vrai héros des temps modernes, celui qui fait preuve de courage en bravant l’opinion.

Ah, mais je le reconnais, le type qui m’applaudit à 20 heures : c’est lui qui m’a fait un doigt d’honneur du haut de son balcon quand j’ai défilé avec ma pancarte « Infirmière en colère ».

lundi 6 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (16)


Quel ministre de l’Intérieur n’en a pas rêvé : rassemblements illégaux, défilés interdits, le trajet entre République et Nation absolument désert.

Le Conseil constitutionnel a déclaré que la pétition contre la privatisation de l’Aéroport de Paris n’avait pas recueilli suffisamment de signatures. Au moment où les avions ne s’y posent plus, c’était urgent.

Le même Conseil constitutionnel s’est proclamé compétent pour débouter les soignants qui demandaient à l’État des masques et des moyens de dépistage. C’est une grande satisfaction de constater que même par temps de crise les grands corps assurent la stabilité des institutions.

Aujourd’hui, l’heure n’est pas aux polémiques stériles ni aux divisions. Nous répondrons à toutes les questions (légitimes) demain.

« Si on a des masques, on peut dire qu’ils sont utiles. » Le discours officiel ne se contredit jamais : il évolue.

dimanche 5 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (15)


La nouvelle fracture linguistique divise la France entre les savants qui disent Covid-19, et ceux qui parlent du Coronavirus, le peuple.

Drastique, drastiquement : rien qu’à la manière d’attaquer le mot, en faisant péter la dentale, on comprend que la situation est grave et que le remède sera sévère.

Tension : synonyme de pénurie, dans un moment où il ne faut pas affoler les citoyens. Exemple : tension sur les masques, tension sur les tests, tension sur les respirateurs. Dans d’autres usages, litote pour conflit : le gouvernement tente de calmer les tensions sociales.

Métaphore topographique : Le pic n’est pas encore atteint, mais la courbe ascendante connaît un ralentissement de sa progression, avant d’atteindre un plateau. Mentalement, on a un peu de mal à visualiser.

Comme les conseillers en communication étaient bien embêtés avec le détournement des premiers de cordée au profit des soignants, ils ont inventé l’image des trois lignes, pour aplatir à l’horizontale une représentation sociale qui risquait d’échapper à l’autorité du pouvoir.

Bombe : il fallait s’attendre à passer d’une guerre classique, avec de la chair à canon et des soldats en première ligne, à une guerre moderne. Il est question désormais de bombe atomique et de bombe à retardement.

En temps de guerre, les gens deviennent grossiers. Xavier Bertrand : l’argent, on s’en fout, qu’on ne nous emmerde pas. Une infirmière réclame des « putains de masques ». Langage de corps de garde. C’est ça, le parler vrai.

vendredi 3 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (14)


Pour une fois, les Juifs n’y sont pour rien. À moins que la pandémie ne soit partie d’un baiser au mur des Lamentations.

Avec un peu de chance, les ultra-orthodoxes et les intégristes de toutes les religions vont s’éliminer d’eux-mêmes : inutile de prendre des précautions, Dieu pourvoira à notre salut, embrassons-nous.

Quand on pense que deux mille fidèles réunis à Mulhouse ont accompli la volonté du Seigneur, qui envoyait ses disciples répandre la bonne parole dans le monde entier.

« Nul ne peut, dans l'espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage » (article 1 de la Loi du 11 octobre 2010). Le législateur va devoir réformer la loi.

Finalement, le niqab, c’est peut-être la solution pour une protection intégrale.

Journal insignifiant d’un con, finement (13)


Les morts dans les Ehpad ne sont pas comptabilisés dans les chiffres donnés tous les soirs par le directeur de la santé. On savait déjà que les vieux ne comptaient pas.

Au début, on se disait que les jours de confinement équivalaient à des vacances, mais à mesure que le temps passe, il apparaît qu’un été complet ne sera pas de trop pour s’en remettre.

Sauve qui peut, mais certains peuvent plus que d’autres.

Pendant la pandémie, les éboueurs continuent à ramasser nos poubelles. Le tri sélectif est toujours en vigueur. Dans les hôpitaux aussi.

La pandémie nous fait perdre la dernière de nos illusions : que les hommes sont égaux devant la mort.

jeudi 2 avril 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (12)


Y aura-t-il des œufs à Pâques, et du muguet au 1er mai ? Et des défilés au 1er mai, est-ce qu’on en verra ?

Pape Diouf est mort du coronavirus. C’était le premier Pape noir.

Manquerait plus qu’un petit malin infecte Internet d’un virus informatique, et on serait privés de ce qui nous permet de supporter l’autre virus.

Orly ferme. C’est le moment pour les riverains de vendre leurs maisons, comme dans Un éléphant, ça trompe énormément, où l’agent immobilier profite d’une grève.

mardi 31 mars 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (11)


Une amie m’écrit : « Je ne pensais pas connaître cette situation de mon vivant. » Attends un peu.

J’ai mis un masque dans mon appartement, pour éviter l’autocontamination.

Pour une fois qu’on pensait avoir du temps à soi, et enfin se mettre à écrire le roman qu’on rumine depuis l’adolescence, mais non, la famille, les amis, les voisins vous téléphonent tous les jours pour prendre de vos nouvelles, comme s’il pouvait y avoir du nouveau. Quand est-ce qu’on sera vraiment tranquille ?

Depuis un mois, on entend ce refrain : les masques arrivent ! les masques arrivent ! les mascarive. — Mascarade !

Désormais, tous nos messages se terminent par une phrase de circonstance : « Prenez soin de vous. » Adressée à Sophie Calle, c’était à la fin d’un mail de rupture.

Mais non, c’était une vaste blague, à l’échelle planétaire. Poisson d’avril ! Vous pouvez tous sortir.

lundi 30 mars 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (10)


Quand quelqu’un dira c’était mieux avant, ce ne sera pas la peine de demander avant quoi.

On se lève et on ne peut même plus se casser.

Il a attrapé le coronavirus en faisant la queue pendant deux heures pour se faire dépister.

On ne nous y reprendra plus à nous embarquer à deux mille sur un paquebot de luxe avec orchestre pour une croisière de rêve dans les mers du Sud.

Le clochard de la gare pue si fort qu’il porte à largement plus d'un mètre la distanciation sociale autour de lui.

Le juge de l’application des peines délivrera un permis de sortie de prison sanitaire à ceux qui ne présentent pas de risque de récidive.

L’Ina ouvre ses archives gratuitement, la Comédie-Française met gratuitement en ligne ses spectacles, les Musées organisent des visites virtuelles de leurs expositions, tout est open free, on n’aura jamais assez de six mois de confinement pour tout faire.

Journal insignifiant d’un con, finement (9)


Si même les prisonniers ne supportent plus la réclusion, qu’est-ce qu’on dira de tous ceux qui sont assignés à résidence sans avoir rien fait ?

Il suffisait de supprimer les parloirs sexuels.

Que le virus franchisse si facilement les hauts murs sécurisés confirme à quel point les prisons sont des passoires.

Les gardiens ont pris la même décision que les soignants des Ehpad : s’enfermer derrière les murs avec les gens qui sont dedans.

C’est à coups de poings dans la gueule de mes trois codétenus que j’ai dû imposer la distance sociale dans notre cellule de 11 m2.

Avec mon fils, on barre les jours sur un grand calendrier en carton donné par la banque, comme les soldats et les prisonniers. Mais eux au moins ils décomptent les jours parce qu’ils savent exactement combien il en reste.

dimanche 29 mars 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (8)


Mon fils regrette de ne pas avoir monté sa petite entreprise de fabrication de masques. Il aurait fait fortune. Il avait des idées de masques fantaisies, avec des motifs rigolos et des inscriptions désopilantes.

« C’est par les masques en tissu qu’on reconstituera le tissu industriel du pays » (un expert en économie).

Il était temps que les femmes se remettent à coudre.

J’ai pris un bout de tissu, un vieil élastique. Le résultat est encourageant.

La Chine envoie des millions de masques pour protéger contre le coronavirus qui vient de Chine. Je m’interroge.

L’ennemi s’avance masqué. C’est justement ce qui nous manque.

Les Gilets jaunes qui ont stocké des masques contre les gaz lacrymogènes sont priés de les remettre aux forces de l’ordre.

« Masques et bergamasques ». Justement, l’épicentre italien est à Bergame. Verlaine est suspect.

vendredi 27 mars 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (7)


Michel Hidalgo est mort de mort naturelle. Nous voilà rassurés.

Supposons que Trump soit positif, d’accord, on ne peut quand même pas souhaiter ça à son pire ennemi, mais honnêtement, est-ce qu’on serait sincères si on disait qu’on est désolés ?

Peut-on foutre la paix à Blaise Pascal, qui ne pensait pas du tout à nous quand il écrivait, en bon chrétien : « Tout le malheur du monde, etc. » ?

Le pire n’est pas que Leïla Slimani, prix Goncourt, soit une bourge planquée à la campagne dans une résidence secondaire à colombages (elle nous envoie une carte postale), mais qu’elle écrive : « L’herbe verglacée, les tilleuls sur les branches desquels apparaissent les premiers bourgeons. ». En même temps, ça peut faire une dictée pour mon petit-fils de CM2.

jeudi 26 mars 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (6)


Ce n’est pas parce que la situation est grave qu’il faut demander aux riches un effort de guerre. Attendons qu’ils fassent un geste spectaculaire de charité, comme Roger Federer.

LVMH vient de me rassurer : comme tous ses actionnaires, je recevrai ma part de dividende, inchangée.

« La direction de l’Insee prend des gants pour donner des chiffres concernant la consommation » (radio).

Le plan de soutien à l’économie prévoit qu’après la sortie de crise les pauvres seront encore plus pauvres et que les riches le resteront.

J’ai placé mes économies dans un paradis fiscal, mais je n’avais pas pensé réserver une place dans un paradis médical.

Parmi les mesures fortes de soutien aux soignants, certains hôpitaux mettent gratuitement à disposition de leur personnel le magazine Elle pour les femmes et L’Équipe, plutôt pour les hommes.

mercredi 25 mars 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (5)


Imagine-t-on le général De Gaulle portant un masque ?

Le directeur général de la santé remercie les personnels soignants pour « leur dévotion exceptionnelle ». On se disait bien que ce n’était pas un métier, mais un sacerdoce.

Ça tombe bien pour l’aîné de mes petits-fils, en première, qui étudie les figures de rhétorique. Tiens, tu vois, la métaphore filée : nous sommes en guerre, ennemi invisible, sur le front, en première ligne, forces vives, héros, mobilisation générale, chair à canon, etc. Pour l’anaphore, on avait déjà « Moi, Président ».

Sans la rhétorique, on serait obligé de regarder la réalité en face.

Et pour le plus jeune, le cours de géographie gratuit donné par le Président, qui a tenu à venir « à Mulhouse, en Alsace, dans le Grand Est ».

Au fond, c’est bien une guerre classique : les petits soldats sont sacrifiés sur l’autel des intérêts économiques.

Journal insignifiant d’un con, finement (4)


Uderzo est mort avant d’avoir pu baptiser Coronavirus un centurion romain.

Manu Dibango est mort du corona-virus. Du cancer, on aurait dit « une longue maladie », du sida, on n’aurait rien dit.

La famille fait savoir qu’il sera enterré dans « la plus stricte intimité ». Elle-même n’est pas admise.

Joël Le Scouarnec, le chirurgien pédophile de Jonzac, a proposé de venir aider les équipes médicales des services pédiatriques.

Jean-Jacques Goldman sort du silence. Ce qu’on préfère dans sa vidéo de soutien aux soldats, c’est le refrain qu’on lit sur ses lèvres, quand il articule « merci, merci beaucoup » en silence, justement.

mardi 24 mars 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (3)


Le matin, je tire les rideaux : dehors existe.

Au réveil, j’avais un peu mal à la tête, je toussais un peu, j’ai peut-être un peu de fièvre. Je vais aller faire la queue devant l’hôpital pour me faire dépister.

Après l’épidémie, le gouvernement n’aura pas à reprendre la réforme des retraites.

Quand je pense qu’un milliard de confinés dans le monde écrivent leur journal de confinement, c’est terrifiant.

lundi 23 mars 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (2)


Je pédale ferme sur mon vélo d’appartement devant la télé, au moment où on diffuse un reportage sur les coureurs qui ne peuvent plus s’entraîner en prévision du Tour. J’aurai une longueur d’avance.

« Nous sommes en guerre. » Soit, mais dans les rues on voit passer des objecteurs de conscience en trottinette.

Avec ses jeux vidéo, son bateau de pirate en lego et sa voiture téléguidée qui fait peur aux chats, mon grand fils retombe en enfance. La régression est sans doute la solution pour vivre son confinement sans devenir complètement fou.

J’ai pris la décision de lire À la recherche du temps perdu, et cette fois jusqu’au bout. J’ai commencé par la première phrase : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Contrairement à ce qu’on m’avait dit, elle est courte.

dimanche 22 mars 2020

Journal insignifiant d’un con, finement (1)


Tous les matins, je regarde mon agenda, complet jusqu’à la fin du mois d’avril. Aujourd’hui, je lis : promenade en ville avec un groupe, départ à 15h, libre et gratuit.

J’écoute la météo. Il va faire beau aujourd’hui.

Je suis descendu relever le courrier, sans toucher la rampe d’escalier.

Mon appartement n’a jamais été aussi propre : je deviens un parfait homme d’intérieur.

Les deux chats d’appartement ne voient pas la différence avec leur vie d’avant.

Je fais très attention aux accidents domestiques : il ne s’agirait pas de déranger les urgences pour autre chose.

Il y a encore des habitants dans l’immeuble : j’entends couler leur chasse d’eau par le gros tuyau qui traverse les toilettes.

J’achète tout en double.

Je sors tous les soirs à 20 heures sur mon balcon, bien en vue, et j’applaudis, en espérant me voir en direct à la télévision.

samedi 21 mars 2020

Coronavirus : double discours


Ne pouvant faire que les masques de protection soient mis à disposition de tous, on répand l’idée qu’ils ne sont pas nécessaires.

« Il faut se serrer les coudes », dit un sous-ministre. Comment garder ses distances ?

« On n’est pas en vacances », dit un autre. Mais l’arrêt forcé sera partiellement compté comme jours de congés.

Restez chez vous, bande de sales gosses indisciplinés, mais allez travailler, tas de tire-au-flanc.

Et pendant ce temps-là, la pub continue, avec ses images de vie facile ; la page d’accueil « Orange » donne des nouvelles des « Célébrités » : les plus belles milliardaires féminines, les 4 sites de rencontre qui marchent vraiment, la vérité sur le programme minceur. Les annonceurs décalés n’ont-ils pas eu le temps de retirer leurs pages, ou bien viennent-ils de les mettre pour faire diversion, en attendant que les esprits retrouvent leur futilité d’avant ?

jeudi 19 mars 2020

Coronavirus : l’individuel et le collectif


Celui qui pose officiellement devant Le Rouge et le Noir et qui se prend pour un héros de Stendhal doit vivre pleinement ce temps romanesque. Ses discours s’allongent et se dramatisent. On le sent dans son élément, à la recherche d’une héroïsation. Hier, les héros étaient des victimes du terrorisme ; on applaudissait les flics après Charlie. Aujourd’hui, ce sont les personnels soignants, ces « héros ordinaires », ces « héros du quotidien », à qui on refusait moyens et reconnaissance il y a quelques mois.

Pour la première fois, le Président des premiers de cordée utilise l’expression « les travailleurs et les travailleuses ». Encore un effort, et on réinventera les ouvriers, voire les prolétaires.

« Rentrez chez vous ! » dit l’agent qui s’apprête à verbaliser un SDF, assis sur un trottoir où il ne passe personne.

Assouplissement du travail de nuit, dérogations, déréglementations, ouverture des magasins le dimanche et circulation des camions le week-end, marche forcée des soignants pourtant déjà épuisés, remplissage des hôpitaux au bord de l’explosion : la pandémie obtient ce qu’aucun gouvernement libéral n’avait encore réussi à imposer totalement.

Montesquieu trouverait de quoi illustrer sa théorie des climats : les habitants des pays chauds, gens extravertis parce qu’ils vivent dehors, sont les plus atteints, mais aussi les plus imaginatifs dans les manifestations symboliques de résistance et de solidarité. Dans la chaleur des soirs, ils sortent sur leurs balcons, chantent tous les mêmes chansons, dansent, applaudissent les soignants, sont encore ensemble dans l’isolement.

Est ordonnée la fermeture des commerces « non essentielles à la vie de la nation ». En Belgique, en Suisse, en Allemagne, on ferme les maisons closes. C’est le paradoxe qu’illustrait déjà La Maison Tellier, « pour cause de première communion ». Les notables de Fécamp, contrariés dans leurs habitudes, faisaient le bordel dans la rue, « s’exaspérant que la police laissât fermer ainsi un établissement d’utilité publique ».

Avec le sida, les moralistes pouvaient appeler à l’abstinence. Mais le coronavirus est plutôt une malédiction de la fraternité : elle frappe tous les gars du monde qui se donnent la main.

Comme la guerre selon Freud, névrose collective qui absorbe les névroses individuelles, le vide des villes donne une forme au vide personnel.

mardi 17 mars 2020

Virus corona


Le coronavirus a fait s’écrouler les ventes de la bière Corona. Lacan avait raison : l’homme est gouverné par la puissance du signifiant. On riait bien que les premiers cas en France se soient produits aux Contamines-Montjoie.

Le coronavirus a fait monter les ventes de La Peste de Camus, comme l’incendie de Notre-Dame de Paris a profité au roman de Victor Hugo. On attend l’événement qui fasse décoller L’Espoir.

Des chiffres de morts, des chiffres de contaminés, des chiffres de patients en réanimation. Mais on attend le premier mort célèbre, qui donnera un visage aux chiffres.

Une amie, par lapsus, écrit coranovirus. Mais oui, c’est cela, on tient l’explication : le virus a provoqué l’annulation des concerts, la fermeture des cafés. Et qui voulait cela ?

On apprend des mots nouveaux : quatorzaine, co-morbidité, distanciation sociale, gestes barrières.

Un évangéliste, après la contamination des fidèles qui s’embrassaient et se donnaient la main : « On croit au miracle, mais on se lave les mains. »

La pandémie, qui paralyse l’économie, aura un effet bénéfique sur les ressources de la planète, dont on dépasse les possibilités de renouvellement vers la moitié de l’année.

Les politiques de santé montrent que la santé est politique. Les régimes tyranniques de contrôle de la personne s’en tirent mieux que les autres. Les Chinois ont adapté leur système de reconnaissance faciale en détection de température à distance. Donald Trump profite de la catastrophe pour enfoncer un coin entre l’Europe et les Insulaires qui viennent d’en sortir. Ceux qui fermaient leurs frontières aux migrants ont désormais une raison sanitaire de les laisser mourir à la porte. Nos régimes créent le consensus de l’urgence, réduisant au silence toutes les oppositions aux réformes en cours. Même les hôpitaux, qui étaient au bord de l’explosion, retrouvent des forces que les soignants à bout ne se soupçonnaient pas. Plus personne dans les rues pour manifester : l’espace public est interdit.

Pourquoi les Français font-ils provision de papier hygiénique ?
— Parce que le mot « hygiène » leur donne l’impression que ce papier-là fait barrière.
— Mais non, c’est parce qu’ils sont dans la merde.

Quand on recommencera à se serrer la main, à s’embrasser, ce sera émouvant comme des retrouvailles après une longue séparation. À moins qu’on ait pris l’habitude de se saluer à un mètre, à la japonaise. Telle amie, que je m’excuse de ne plus embrasser, se déclare au contraire soulagée : « D’ailleurs, j’ai toujours eu horreur des bises ! » Et pourquoi continuer à se serrer la main, alors qu’il ne vient plus à l’esprit de personne qu’on pourrait y cacher un poignard ?

jeudi 5 mars 2020

Politique or not politique


Combien de jours pour faire le deuil de son enfant ? Cinq jours suffisent, d’après les député.e.s de la majorité. Celles et ceux du Centre proposaient douze jours ; le Sénat a décidé de porter le « congé de deuil » à quinze jours. Mais un psychologue pourrait rouvrir le débat par sa théorie originale. Selon lui, on ne fait jamais son deuil après la perte d’un enfant, et un arrêt de cinq, douze ou quinze jours ne change rien. Pire : plus en attend pour retourner au travail, et plus on tombe dans un chagrin sans fond. Il vaut mieux inviter le salarié à reprendre son poste le plus tôt possible, dès le lendemain de l’enterrement. Le CNPF approuve cette mesure, dans un souci d’humanité. La majorité présentielle se dit prête à suivre les recommandations de ce psychologue.

En révélant sur WikiLeaks des milliers de documents accablants pour le Pentagone, Julian Assange fait un acte de salubrité politique, de portée mondiale. Dans sa dernière lettre, la « directrice épuisée » d’une école primaire met en cause le fonctionnement de l’institution avant de se suicider sur son lieu de travail, donnant ainsi à son geste une signification politique. L’étudiant lyonnais qui s’immole devant le CROUS dénonce la précarité dont tous les étudiants sont victimes : ses camarades le décrivent comme passionné de politique, pensant aux autres, s’exprimant toujours « dans une optique collective ». Sur son site nommé Pornopolitique, Piotr Pavlenski met en ligne des vidéos censées démasquer l’hypocrisie des hommes politiques. « Je fais de l’art politique », dit-il. Or, le discours officiel (pouvoir, médias) prive ces actes de leur dimension collective, les renvoyant à une affaire personnelle : Julian Assange est poursuivi pour agression sexuelle ; une « source proche de l’enquête » croit savoir que l’institutrice souffrait de « fortes lésions sentimentales » ; l’étudiant manquait probablement de stabilité psychologique ; le performeur russe doit répondre d’atteinte à la vie privée. Les politiques ont le monopole de l’assignation du sens politique, et surtout de la négation de ce sens. L’institutrice concluait sa lettre : « Je remercie l’institution de ne pas salir mon nom. » C’est fait.

« Les partis politiques ont fait des punaises de lit leur cheval de bataille » (France-Inter, 21 février 2020)

Les rats, les cochons et les singes ont le « matériel génétique » le plus proche de l’homme (et de la femme), c’est-à-dire les animaux que nous jugeons les plus répugnants et les plus ridicules.

samedi 1 février 2020

Gabriel Matzneff


Gabriel Matzneff avait fait de la pédophilie l’un des Beaux-Arts. Il en écrivait et il en parlait si bien (il le faisait si bien, induisait-on), il ressemblait si fort à un sage sans cheveu que les hommes de son âge rêvaient de l’imiter, pour connaître ses jouissances interdites et ses gloires médiatiques. C’est par ce grand sage maigre à tête de bonze qu’on aurait aimé être initié.e aux choses de l’art et de la vie, plutôt que par ce rustre partenaire de notre âge. Avant lui, il y avait eu Sade sur papier Bible, Balthus et sa série des Thérèse. On avait même lu sous la plume d’une académicienne franco-belge, peu suspecte de céder aux mœurs du temps, que l’expérience d’un adulte dans ces choses secrètes de la vie était un privilège pour un jeune, comme dans l’Antiquité.

Les moins de 16 ans enviaient leurs semblables, qui bénéficiaient d’une telle expertise en défloration. Elles étaient prêtes à se mettre dans de beaux draps pour finir couchées entre les pages d’un livre. Il n’y avait pas encore de 06 à se repasser, mais on pouvait l’attendre à la sortie d’un studio, ou se trouver sur son chemin en sortant de l’école.

Mais voici qu’une victime s’est extraite d’entre les pages du livre où le collectionneur l’avait épinglée comme un papillon. Les nymphettes, objets des livres que Barbe-bleue leur interdisait de lire, se sont mises à écrire, à s’approprier l’aura de la littérature, à écrire aussi bien, sinon mieux, que l’esthète. Et leurs livres se vendent.

Gallimard retire de la vente les livres de Matzneff, en déclarant : « La souffrance exprimée par Vanessa Springora dans Le Consentement fait entendre une parole dont la force justifie cette mesure exceptionnelle. » Supposons une victime sans position dans le monde littéraire pour se faire éditer, sans style, et sa parole serait restée faible, inaudible. Elle serait doublement victime, et Gallimard n’aurait pas pris de mesure exceptionnelle. L’éditeur ne justifie pas sa décision au nom de la morale, mais en invoquant la valeur littéraire du témoignage à charge. Le ministre de la culture se place sur le même terrain : « Est ce que ce monsieur contribue à la renommée de la littérature française en se faisant le chantre de la pédophilie ? » Si on répond oui à cette question, la pédophilie cesse-t-elle d’être condamnable ? Pour éviter qu’on leur reproche de juger la littérature au nom de la morale, l’éditeur et le ministre condamnent l’immoralité de l’auteur en invoquant des critères esthétiques, ce qui revient à conforter le mélange qu’ils dénoncent.

Il est de bonne hygiène critique de séparer l’homme et l’œuvre, sauf pour les écrits autobiographiques (genre dans lequel les livres de Matzneff se rangent), qui postulent « l’identité de l’auteur, du narrateur et du personnage », selon la définition de Philippe Lejeune. C’est la différence entre Lolita et les livres de Matzneff, qui doit répondre de ses œuvres autobiographiques comme des actes.