dimanche 21 avril 2019

Le sage-homme


Madame le secrétaire perpétuel de l’Académie française ne voit pas d’un mauvais œil la féminisation des noms de métiers (une chèfe, ou une cheffesse, ou une cheftaine, ou une chève, entendue dans l’expression : « elle, ma chève »), mais résiste à l’accord au féminin des noms de fonction, par exemple le secrétaire de l’Académie française, au motif que « contrairement au métier, une fonction est distincte de son titulaire et indifférente à son sexe ‒ elle est impersonnelle car elle ne renvoie pas à une identité singulière, mais à un rôle social, temporaire et amissible*, auquel tout individu peut, en droit, accéder. […] une fonction n’appartient pas à l’intéressé : elle définit une charge dont il s’acquitte, un rôle social qu’il assume, une mission qu’il accomplit. On n’est pas sa fonction : on l’occupe » (Rapport sur la féminisation des noms de métiers et de fonctions, séance du 28 février 2019). Pour une institution qui veut dire l’usage sans prescrire, voici une affirmation risquée, en ce qu’elle assimile, a contrario, le métier et la personne. Pourquoi donc le métier définirait-il l’essence de l’homme ou de la femme, justifiant ainsi l’accord en genre ? Est-ce qu’on est son métier ? Reprenant la formule académique de la fonction qu’on n’est pas mais qu’on occupe, il est tout aussi justifié d’affirmer qu’on n’est pas son métier, mais qu’on l’exerce. Dans la volonté d’identifier métier et personne, et d’introduire au contraire une « distance […] entre la fonction et l’individu qui l’exerce, et qui tient au caractère abstrait, général, permanent et impersonnel de celle-ci », se manifeste un raisonnement de classe sociale (le métier en bas de l’échelle, la fonction au sommet) qui reconduit subrepticement la domination du masculin abstrait pour les fonctions du sommet, réservées aux hommes, et ouvertes aux femmes si elles abdiquent leur féminité. Sur le site de l’Académie, fort bien fait, les « Immortels » restent au masculin. On s’y attendait un peu.

Jean Genet s’amusait (mais où ?) de l’opposition croisée entre la sentinelle et le petit rat (je ne suis pas sûr du deuxième nom, qu’on pourra remplacer par un autre, d’un masculin désignant un emploi typiquement féminin). La féminisation des noms, comme l’écriture inclusive, accentue la distinction des sexes. La prochaine étape sera sans doute une grammaire transgenre.

Il est étrange qu’on entende plus vaine dans écrivaine que vain dans écrivain, alors que la vanité semble mieux représentée du côté des mâles qui écrivent.

*AMISSIBLE : adjectif emprunté au vocabulaire juridique ou théologique : « qui peut être perdu ». Ce mot savant est surtout destiné à signifier que le présent discours est écrit par des Académicien.ne.s.

dimanche 7 avril 2019

Roman


« La demande de libération conditionnelle de Jean-Claude Romand a été rejetée, le 8 février 2019. L’histoire de Jean-Claude Romand avait inspiré le roman d’Emmanuel Carrière, L’Adversaire, lui-même adapté en film. » Les journalistes ajoutent cette précision, parce que personne ne se souviendrait du nom de ce mythomane, sans un roman.

Le Lambeau s’est vendu à 300.000 exemplaires, et il continue à se vendre, malgré son titre déplorable. Ce n’est pas même pas un roman, c’est un documentaire, un récit à la première personne. Et dire qu’on a failli lui donner le Goncourt, alors que l’auteur n’a rien inventé. Il a simplement raconté ce qui lui est arrivé. Tout le monde peut en faire autant.

« Mort de l’un des meilleurs romanciers de sa génération. » Voilà qui laisse quelques places au premier rang pour les survivants, lesquels pourront suivre son cercueil sans lui en vouloir.

L’Académie française refuse les médiocres qui la désirent, et désire les Grands qui n’en veulent pas. La pièce semble écrite par Racine, qui occupa le fauteuil n° 13, aujourd’hui vide.

dimanche 24 mars 2019

Alerte aux lanceurs


Dans une époque du chacun pour soi, il est suspect qu’un individu préfère l’intérêt général à son intérêt particulier. Il faut donc que le lanceur d’alerte cache une motivation inavouable sous son apparent dévouement au service du public.

Un grand et gros avocat, à juste titre, jetait la suspicion sur tel lanceur d’alerte qui avait trahi la confiance de son employeur (paroles d’avocat), après avoir tenté de monnayer son silence. La démonstration est faite que tous les lanceurs d’alerte sont des maîtres-chanteurs refoulés.

On voudrait faire des lanceurs d’alerte les héros des temps modernes dominés par la corruption du néo-capitalisme financier, alors qu’ils en sont les produits les plus avariés.

Comment croire ces inconscients quand ils affirment obéir à leur conscience, et placer la morale au-dessus de leur avancement dans la carrière ?

Si on considérait comme honnêtes les lanceurs d’alerte, il faudrait tenir les patrons des entreprises qu’ils dénoncent pour malhonnêtes, ce qui ne se peut dans une économie mondialisée qui doit inspirer la confiance pour être bien cotée en bourse. (Avec l’aide de Montesquieu.)

Jusqu’à quelle extrémité ne pousse pas le désir du quart d’heure warholien de célébrité ?

dimanche 10 mars 2019

Les cris du marché


Le poissonnier : « Pour l’alimentation, on préfère avoir le soleil dans le dos. »

Un client cheveux au vent : « C’est le jour où les poubelles volent. »

Un autre client, chez le marchand de fruits et légumes : « Si tu vas chez Leclerc, tu payes à chaque fois que tu passes à la caisse. »

Le charcutier Chez Guy-Guy : « Une journée sans boudin, c’est une journée chagrin. Mon andouille, j’ai une belle andouille, qu’est-ce qu’elle est belle mon andouille ! Et ma poitrine, j’ai aussi une belle poitrine ! »

samedi 2 mars 2019

Gilets jaunes, acte qui précède le suivant

Paroles de journalistes :
Les Gilets jaunes se sont élancés.
Pour l’instant, tout se passe dans le calme (variante : dans un climat bon enfant).
Entre les manifestants et les policiers, c’est le jeu du chat et de la souris (vieux : du gendarme et du voleur).
La situation se tend, la situation est tendue.
« La dispersion est difficile parce qu’il y a des provinciaux qui ne connaissent pas forcément bien Paris » (BFMTV, acte XV).








Les manifestants étonnent une marseillaise.
Il en faudrait sans doute plus. Mais il est étonnant, en effet, que la Marseillaise ait remplacé l’Internationale, dans les luttes. C’est une révolte franco-française, au nom des valeurs de la République, les drapeaux bleus blancs rouges sont brandis ou servent de capes, les slogans s’écrivent souvent en suivant les trois couleurs.

Chaîne d’info en continu cherche des experts (m/f, femmes souhaitées car on a du mal à faire un plateau à parité) prêts à dire que le phénomène des Gilets jaunes échappe à leur grille d’expertise.

Ils marchent, ils marchent, ce n’est pas pour aller s’immobiliser sur les bancs d’une Assemblée. Ils regardent devant eux, et on voudrait qu’ils lèvent les yeux vers un Chef.

Le système néolibéral a pulvérisé la société en autant de consommateurs personnalisés qu’il y a d’individus physiques. Et on voudrait que ces sujets renoncent désormais à leur moi-je pour déléguer leur voix à un porte-parole et aliéner leur vote à des représentants. Les politiques sont restés à l’âge où l’on faisait crier les décisions par les gardes-champêtres devant les sujets en cercle, alors que les réseaux sociaux ont supprimé le centre, le point haut de la pyramide et le premier de cordée.

Pendant la période des manifestations des GJ, les statistiques à venir remarqueront que les suicides étaient en baisse.

Le Cacatov a été inventé sur le modèle du cocktail Molotov : à la portée de tous, pas cher, biodégradable, très efficace comme engin de désencerclement, pour repousser l’ennemi. Flaubert avait inventé (ou trouvé dans les sources antiques) de telles munitions : « Un redoublement de fureur animait les Barbares. […] Ils imaginèrent de mettre dans les catapultes des vases pleins de serpents apportés par les Nègres […] ; ils lançaient toutes sortes d’immondices, des excréments humains, des morceaux de charogne, des cadavres. La peste reparut » (Salammbô, chap. XIII, « Moloch »).

jeudi 14 février 2019

Saint Valentin


sur le trottoir de la fleuriste
des hommes font la queue
un mendiant demande une pièce

chez Paul, une femme seule
commande un feuilleté
en forme de cœur, si possible

c’est lui qui apporte la bouteille
dans la cave à vins Nicolas
laquelle choisir ?

lundi 11 février 2019

Luc Ferry recalé à l’Académie française


Les Gilets jaunes ont sans doute coûté à Luc Ferry son habit vert. C’est en tout cas ce que laisse entendre la dépêche de l’AFP du 31 janvier 2019, titrée : « Le philosophe Luc Ferry refusé de l’Académie française », avant de donner le détail du vote infâmant : 6 voix sur 29 au 3e tour, et neuf bulletins blancs marqués d’une croix, en signe de récusation de tous les candidats. Dans cette dépêche, la tête du philosophe, à la chevelure en ailes de corbeau raie au milieu et bouche incurvée à l’envers, comme dans un émoticon de grise mine, est ainsi légendée : « L’ancien ministre Luc Ferry a appelé les forces de l’ordre à “se servir de leurs armes pour mettre fin aux violences dans les manifestations de Gilets jaunes” ». La dépêche met donc explicitement en relation la déclaration du philosophe et son éjection du fauteuil académique de Michel Déon.

Pourtant, il doit se trouver parmi les 40 sages (un peu moins, il y a toujours des fauteuils à pourvoir) de farouches défenseurs de l’ordre, au moins de la langue. C’est peut-être de ce côté qu’il faut chercher les vraies raisons du rejet. Car l’ancien ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche dans les gouvernements I et II de Jean-Pierre Raffarin, n’a pas prononcé la phrase bien construite que l’AFP lui a prêtée par charité. Il a dit exactement, le verbatim de l’émission « Esprits libres » sur Radio Classique du 7 janvier 2019 en fait foi : « Quand on voit des types qui tabassent à coups de pieds un malheureux policier… qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois, écoutez, ça suffit ! […] Je pense qu'on a une armée, on a, je crois, la quatrième armée du monde, elle est capable de mettre fin à ces saloperies, il faut dire les choses comme elles sont. » Les linguistes et les grammairiens de l’Académie ont tenu à sanctionner les mots de style bas (tabasser, saloperies), la tournure populaire « ça suffit », la violente anacoluthe aggravée d’une insupportable syllepse (quand on voit… un malheureux policier / qu’ils se servent). Ainsi l’ordre du dictionnaire et de la rhétorique est-il bien défendu par les policiers des Lettres que sont les Académicien.ne.s.

Mais les penseurs de l’Assemblée ont eu un autre grief. Pour répondre aux critiques suscitées par ses propos, le philosophe a déclaré sur twitter : « Je n'ai évidemment jamais appelé à tirer sur les Gilets jaunes dont je défends le mouvement depuis l'origine. Je demande simplement que les policiers puissent se servir comme ils le demandent de leurs armes non létales quand certains cherchent carrément à les tuer. Clair ? » Malgré le monosyllabe de conclusion qui vise à emporter l’adhésion en éteignant la polémique, les esprits scientifiques de la docte assemblée ont remarqué le flottement logique entre l’emploi absolu du mot « armes », renforcé par « armée », dans la première déclaration, et le même mot limité par un déterminant dans la seconde : « armes non létales ». Un tel flottement dans l’expression trahit une inconstance de pensée. Le philosophe qui revendique de « dire les choses comme elles sont » aurait dû persister dans son être, en affirmant que les choses étaient bien comme il les avait dites. Tant d’approximation augurait mal d’une collaboration fructueuse à la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française.