dimanche 26 juin 2016

Football


L’arbitre appliquait le règlement avec une telle sévérité qu’il distribuait les cartons jaunes pour toutes les fautes que les autres hommes en noir laissaient passer, un maillot tiré, un contact, un pied effleurant un tibia, si bien qu’après la mi-temps, il restait onze joueurs sur la pelouse, mais les deux équipes confondues, et qu’avant le coup de sifflet final, seuls les deux gardiens s’alignaient encore pour la séance des tirs au but, chacun dans sa cage, d’un bout à l’autre du terrain.

On accomplirait un grand pas vers la simplification des règles du football, vers le triomphe du fair-play et vers la pacification du jeu si un esprit réformateur réussissait à faire passer l’idée qu’au lieu de lancer 22 bonhommes après le même ballon, il est préférable d’en donner un à chaque joueur.

Il y a les footballeurs, et les artistes du ballon, ceux qui dansent quand ils ont la balle au pied, les enfants de la balle, gracieux comme des jongleurs.

La société protectrice des pelouses a déposé un projet de loi visant à interdire les chaussures à crampons.

Zlatan est Zlatan. Il n’y a qu’un seul Zlatan, c’est lui. Personne d’autre ne peut dire qu’il est Zlatan. Quand il tape dans un ballon, le ballon devient un ballon de football, car Zlatan est le football. Le ballon est un ballon quand Zlatan tape dedans. Zlatan est venu et il est entré dans le dictionnaire en imposant zlataner. Il y a un avant et un après Zlatan. Zlatan sera toujours Zlatan, même quand il ne sera plus.

Zidane, Zlatan. Le football de A à Z.

dimanche 19 juin 2016

Théâtre


Énigme de la mémoire. Celle du théâtre n’est pas seulement la mémoire scolaire de la récitation. C’est une mémoire en situation de jeu, liée à des gestes, à une diction, aux déplacements scéniques, à la caisse de résonnance d’une salle. La mémoire mécanique, celle de la mémorisation abstraite, hors sol, comme on dirait aujourd’hui, ne représente qu’une couche infime de la mémoire vive activée dans la performance. Le trou de mémoire porte dramatiquement son nom : on y tombe, sans bord où se raccrocher qu’un autre trou : celui du souffleur.

Chaque profession a ses rêves et ses cauchemars récurrents : l’acteur alterne ovations et sifflets. Pour avoir fait un peu de théâtre quand j’étais jeune, j’ai souvent rêvé qu’on me poussait sur scène pour reprendre le rôle (le Mendiant dans Électre de Giraudoux) que j’avais tenu deux ou trois soirs en classe de terminale. On me disait : tu l’as joué, donc tu peux encore le faire ; tu savais le rôle par cœur, il va revenir à la première réplique. Par chance, je me réveillais, en sueur, avant d’être hué. Un tel cauchemar à répétition justifierait qu’un acteur arrêtât sa carrière, même à son faîte.

Est-ce dans son livre Pour de Funès que Valère Novarina dit de l’acteur qu’il doit passer sur lui-même avant d’entrer en scène ? Image dont on peut ressentir physiquement la justesse : s’enjamber, se marcher dessus, se laisser derrière soi. Être acteur, c’est à la fois se multiplier en autant de personnages qu’on incarne de rôles, et se déposséder, se perdre entre les personnages.

Il est moins difficile pour un acteur d’entrer en scène que d’en sortir.

Depardieu (il me semble) citait ce mot de Gabin (il me semble aussi…) qu’un acteur ne doit pas chercher à cacher son corps, surtout quand il s’alourdit avec l’âge. Il doit au contraire l’imposer, massivement, se carrer sur ses deux pieds, se « piéter », selon le mot de Flaubert…

Le comble du théâtre est dans l’excès ou dans le défaut : quand un acteur joue à jouer, qu’il théâtralise son rôle, qu’il accentue la théâtralité de son personnage. Second degré difficile à atteindre. Théâtre dans le théâtre, si l’on veut, ou plutôt mise en évidence de la théâtralité du théâtre. Il est dans le défaut quand le théâtre se fait oublier : l’acteur est si naturel (à force d’artifice) que le spectateur croit une seconde à une sortie de l’illusion, comme si l’acteur avait oublié de jouer. Du grand art.

L’enfant refuse de manger les pommes de terre qui ont servi sur les planches, dans une scène de mauvais goût. Entre cour et jardin, elles ont perdu de leur réalité pour une acquérir une autre, interdite et sacrée, incomestible. Il a compris ce qu’est le théâtre.

Théâtre dans la vie : ce marchand de primeurs qui me tend une barquette de fraises en levant le doigt d’un air sentencieux et qui dit, avec un phrasé appuyé de Comédie-Française : « Et surtout, un ekcccelent dimanche ! »

jeudi 9 juin 2016

Paroles, paroles


Non, ils n’oseront pas. Et pourtant, si : « il a perdu son dernier combat. » Chaque homme, au long de sa vie, accumule suffisamment d’images pour qu’on les lui resserve au moment de son éloge funèbre.

Boxe aussi : on vend aux enchères des lettres de Marcel Cerdan à son « petit Piaf ». Il encourage sa maîtresse chanteuse à prendre le public et à le mettre « définitivement K.O. ». Dans une autre lettre, il lui dit que le « petit boxeur » qu’il est prend tous les coups, y compris ceux de l’amour : « tu voulais le savoir et bien voilà, je suis battu et par K.O. encore mais je t’en prie n’en profite pas trop, ne me fais pas trop souffrir. » Quand c’est lui qui l’emploie, la métaphore de la boxe sonne juste, parce qu’elle est vécue. Il a payé pour avoir le droit de s’en servir.

Les journalistes ont tellement intériorisé le mépris que le public leur porte qu’ils s’efforcent de le mériter en ne donnant que ce qu’ils supposent être notre demande : le pire de l’info.

Il ne reste des hommes politiques qu’un mot, une expression, une phrase. Rarement un discours, ou un acte. Churchill : du sang et des larmes. De Gaulle : Paris outragé, etc., chienlit, quarteron de généraux. Pompidou, un poème d’Éluard au moment de l’affaire Gabrielle Russier. Mitterrand : laisser du temps au temps. Chirac : abracadabrantesque (Rimbaud), etc. Les récents présidents passent leur mandat à courir après le mot qui restera, sans le trouver.

« Nuit debout » : belle trouvaille. Simple et pourtant savante par l’hypallage (ce n’est pas la nuit qui est debout mais nous dans la nuit), forte par ce qu’elle fait surgir de puissance obscure et de volonté de ne pas dormir ni de plier, et tournure impersonnelle, comme se veut un « mouvement » sans porte-parole identifié. Ceux qui exercent le magistère de la parole légitimée, journalistes et politiques, se déchaînent contre la formule en liberté : « Nuit debout est allée se coucher », « Nuit debout et gouvernement par terre », etc. Petite monnaie dévaluée d’un étalon-or.

Les gouvernants contestés acceptent de reconnaître qu’ils se sont mal ou pas assez expliqués, qu’ils n’ont pas été compris, comme des professeurs trop peu pédagogues. Si, si, le peuple analphabète les a parfaitement compris, au contraire.

On nous fatigue avec le «récit national ». Pourquoi faudrait-il donner une continuité et une orientation à ce qui surgit sans avoir été annoncé par une scène d’exposition ? Ce qui arrive défait les belles chaînes de causes et d’effets.

L’idéologie ressort de la langue : « la colère des salariés », « la grogne des fonctionnaires ». Un journaliste, sauf de L’Humanité, s’interdit le mot « lutte ». Il lui reste les enfantillages de la colère ou de la grogne.

mercredi 25 mai 2016

Aspiration


Houellebecq exposant son bulletin de santé, c’est le point de convergence du naturalisme et de la décadence, à la Huysmans, une manière d’objectiver le « moi », de conjuguer l’extrême intime et le scientifique, le style et le corps. Très fort.

Écrire, ce n’est pas attendre l’inspiration, mais l’aspiration, par une pompe intérieure qui fait le vide. Et c’est là que l’aspiré monte ou descend, haut et bas se renversant, à des profondhauteurs irrespirables, où il fait si chaud et froid qu’il faut se dénuder jusqu’à l’os, insensible à la température. Là où les mots n’existent plus, si raréfiés, où ni moi ni toi on n’est plus soi-même, mais tout le monde et n’importe qui, comme « au moment vertigineux du coït […] tous les hommes sont le même homme », disent les habitants de Tlön, et peut-être alors quelque chose peut advenir, une sorte de forme qu’on devinerait au loin.

S’appeler Personne, c’est trop beau. Comme une invite à écrire, et à écrire sous de multiples hétéronymes, pour boucher le trou à la place du nom.

Un médecin à qui on demandait le sujet de son intervention répondit : « Je parlerai de moi. » On le prit pour un narcissique lourd, et on se cala dans son fauteuil. Il parla de M.O.I., la Médecine dans l’Océan Indien, sans dire une seule fois « je ».

dimanche 22 mai 2016

À la manière de…

Rue Damiette, à Rouen, sur une vitrine



On dirait du Mozart
dit Mozart
et il jeta sa partition

Mystère : Mozart écrit toujours du Mozart, c’est reconnaissable. C’est même ce qu’on appelle le style, cette signature sonore, ou picturale, ou inscrite dans la langue.
Du pur Mozart, ce qu’il était seul à pouvoir faire (on identifie les épigones, les suiveurs, les plagiaires) et qu’il ne pouvait pas ne pas faire.
Lui est-il arrivé de jeter une partition en jugeant qu’il imitait Mozart ? Ce n’était pas du mauvais Mozart (du mauvais Mozart est encore de la bonne musique), mais d’un musicien sachant qu’il est déjà Mozart, cultivant sa mozartitude, se regardant au miroir, se voyant peindre du coin de l’œil, ou s’écoutant jouer. Comme si « Mozart » n’était pas cette marque qu’on ne pourrait lui donner qu’à la fin, quand il aurait tout épuisé, mais la statue déjà sculptée dans le corps vivant.
Parfois, en lisant les plus grands, Proust, Céline, Duras, on se dit qu’ils nous donnent de la prose proustienne, célinienne ou durassienne. Du pur Duras, du Duras à la puissance deux, mais parfois aussi sorti de la plume d’un auteur nommé Duras, qui aurait relu des livres signés Duras avant de se relancer sur la page.
Même Flaubert, dans Bouvard et Pécuchet, se souvient parfois d’avoir été l’auteur de Madame Bovary, quand il dit l’ennui de la campagne.

samedi 14 mai 2016

Politic


Abolition du droit de cuissage, dénonciation des promotions canapés, divulgation des SMS lourds, plaintes contre les mains baladeuses et les propos sexistes, levées des secrets bancaires, révélations sur les comptes offshore : mais quel homme va encore se risquer à faire de la politique ?

Les politiciens pris la main où il ne faut pas manient encore la langue de bois : ils reconnaissent des gestes « inappropriés ». Le contraire d’appropriés, donc de propres, autant dire des gestes sales ?

La démocratie est née en Grèce, à une date difficile à fixer. Elle y est morte aussi, et là on sait précisément quand : après le référendum du 5 juillet 2015. La commission européenne tenait la bêche. Mais la démocratie resurgit sur d’autres forums, d’autres agoras. Il lui faut un espace public, et un climat plutôt chaud pour que les citoyens puissent se réunir en groupe en dehors de chez eux.

Envie de guillotine contre les politiciens, de tous bords, qui parlent de la France en disant « ce pays » : « il y a un vrai débat dans ce pays ». On entend dans la voix l’index pointé vers le bas ; on surprend un regard embrassant de haut, de très haut, une masse informe.

mercredi 4 mai 2016

Régime sec


Il a poussé un cri, il a lancé une alerte : « Au voleur ! Alerte, au voleur ! » quand il a surpris une bande organisée qui détroussait les états. Les gendarmes sont arrivés, toutes sirènes hurlantes, mais c’est lui qu’ils ont mis au cachot. Son crime : « violation du secret professionnel » des voleurs.

La démocratie, c’est ce régime politique sous lequel on peut dire que la démocratie ne fonctionne pas au mieux. Tant de scandales arrivent qu’on ne sait s’il faut se réjouir qu’ils sortent ou se désespérer contre ce qui ne les empêche pas.

En ce printemps de collecte des impôts, on entend sur les ondes une dame de bien déclarer que son ISF, elle préfère le transformer en don. On la voit aussi, la même sans doute, sur papier, la soixantaine souriante, les chairs fermes, les cheveux tirés à l’arrière. Comme elle a beaucoup d’argent, elle peut choisir de donner à qui elle veut la part de ses impôts, et comme elle est généreuse, l’État lui accordera une réduction de 50.000 euros, parce qu’elle aide toutes les causes qui lui tiennent à cœur : la recherche médicale, l’enfance malheureuse, les personnes âgées et même la précarité. Si elle n’était pas philanthrope, elle donnerait directement son argent au percepteur qui aiderait lui aussi la médecine, les enfants, les vieux et même les pauvres. Mais elle préfère donner moins à l’État, garder une partie de son ISF pour elle, et donner à la Fondation de France qui aide toutes les bonnes causes, après avoir pris au passage une part pour payer la publicité, dans laquelle on entend et on voit une dame de bien vanter les mérites de la Fondation de France.

Salaire des grands patrons : mais qu’est-ce qu’ils en font ? Il est plus facile de dépenser l’argent qu’on n’a pas, que de savoir où mettre l’argent qu’on n’arrive plus à compter.

La dictature de la transparence, réquisitoire par la fille cachée d’un Président qui a vécu avec beaucoup de zones d’ombre.