jeudi 14 février 2019

Saint Valentin


sur le trottoir de la fleuriste
des hommes font la queue
un mendiant demande une pièce

chez Paul, une femme seule
commande un feuilleté
en forme de cœur, si possible

c’est lui qui apporte la bouteille
dans la cave à vins Nicolas
laquelle choisir ?

lundi 11 février 2019

Luc Ferry recalé à l’Académie française


Les Gilets jaunes ont sans doute coûté à Luc Ferry son habit vert. C’est en tout cas ce que laisse entendre la dépêche de l’AFP du 31 janvier 2019, titrée : « Le philosophe Luc Ferry refusé de l’Académie française », avant de donner le détail du vote infâmant : 6 voix sur 29 au 3e tour, et neuf bulletins blancs marqués d’une croix, en signe de récusation de tous les candidats. Dans cette dépêche, la tête du philosophe, à la chevelure en ailes de corbeau raie au milieu et bouche incurvée à l’envers, comme dans un émoticon de grise mine, est ainsi légendée : « L’ancien ministre Luc Ferry a appelé les forces de l’ordre à “se servir de leurs armes pour mettre fin aux violences dans les manifestations de Gilets jaunes” ». La dépêche met donc explicitement en relation la déclaration du philosophe et son éjection du fauteuil académique de Michel Déon.

Pourtant, il doit se trouver parmi les 40 sages (un peu moins, il y a toujours des fauteuils à pourvoir) de farouches défenseurs de l’ordre, au moins de la langue. C’est peut-être de ce côté qu’il faut chercher les vraies raisons du rejet. Car l’ancien ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche dans les gouvernements I et II de Jean-Pierre Raffarin, n’a pas prononcé la phrase bien construite que l’AFP lui a prêtée par charité. Il a dit exactement, le verbatim de l’émission « Esprits libres » sur Radio Classique du 7 janvier 2019 en fait foi : « Quand on voit des types qui tabassent à coups de pieds un malheureux policier… qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois, écoutez, ça suffit ! […] Je pense qu'on a une armée, on a, je crois, la quatrième armée du monde, elle est capable de mettre fin à ces saloperies, il faut dire les choses comme elles sont. » Les linguistes et les grammairiens de l’Académie ont tenu à sanctionner les mots de style bas (tabasser, saloperies), la tournure populaire « ça suffit », la violente anacoluthe aggravée d’une insupportable syllepse (quand on voit… un malheureux policier / qu’ils se servent). Ainsi l’ordre du dictionnaire et de la rhétorique est-il bien défendu par les policiers des Lettres que sont les Académicien.ne.s.

Mais les penseurs de l’Assemblée ont eu un autre grief. Pour répondre aux critiques suscitées par ses propos, le philosophe a déclaré sur twitter : « Je n'ai évidemment jamais appelé à tirer sur les Gilets jaunes dont je défends le mouvement depuis l'origine. Je demande simplement que les policiers puissent se servir comme ils le demandent de leurs armes non létales quand certains cherchent carrément à les tuer. Clair ? » Malgré le monosyllabe de conclusion qui vise à emporter l’adhésion en éteignant la polémique, les esprits scientifiques de la docte assemblée ont remarqué le flottement logique entre l’emploi absolu du mot « armes », renforcé par « armée », dans la première déclaration, et le même mot limité par un déterminant dans la seconde : « armes non létales ». Un tel flottement dans l’expression trahit une inconstance de pensée. Le philosophe qui revendique de « dire les choses comme elles sont » aurait dû persister dans son être, en affirmant que les choses étaient bien comme il les avait dites. Tant d’approximation augurait mal d’une collaboration fructueuse à la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française.

samedi 2 février 2019

Impressions d’expressions


Loué soit l’ami qui prononce « divers » et qui s’arrête juste avant d’ajouter « et variés ».

La comédie humaine (rebaptisée « récit national ») commence par l’épopée des héros, se continue par la tragédie des victimes et se termine en farce des martyrs.

Dans Les estivants, film de Valeria Bruni Tedeschi, cette réplique : « Quelle différence entre une comédie et une tragédie ? La comédie s’arrête à temps. »

« Le clash est un mot-valise dans lequel on range tout » (France-Inter, 8 septembre 2018).

Le Pape maintient le célibat des prêtres, mais il est prêt à envisager quelques dérogations « dans les lieux les plus éloignés – je pense aux îles du Pacifique » et en Amazonie. Les demandes de mutation sont reçues au Vatican.


dimanche 20 janvier 2019

Mettre KO

Le maire de Bourges tient à préciser que les habitants de sa ville ne s’appellent pas des Bourgeois et des Bourgeoises.

Descendu de son piédestal, le Roi se dresse debout au centre, entourés d’assis. Dans cette nouvelle manière circulaire et horizontale d’occuper l’espace, on ne voit toujours que lui.

Au lieu de s’adresser à des chercheurs, des chansonniers et des patrons, les conseillers en com de la Fondation Alzheimer auraient été mieux inspirés de photographier pour leurs affiches des CRS et des casseurs : là est la vraie violence, à côté de laquelle l’usage qu’on peut en faire dans le registre marchand pour frapper au porte-monnaie les donateurs que nous sommes, est pathétique. Oublions ça.


samedi 5 janvier 2019

Priorité au direct


Et maintenant, Gilets jaunes réfléchissants, réfléchissez ! (Jacques Rigault, ou à peu près).

« On peut craindre que la destruction des radars amène une accidentalité plus forte » (France-Inter, 28 décembre 2018). L’accidentalité a fait une première victime, quand un gros dictionnaire est tombé sur la tête de l’invité.

« Il y a un risque de rixe » (France-Inter, 31 décembre 2018). Dans le prochain album posthume d’Astérix, dont l’action se passera à nouveau dans un petit village de Gaulois réfractaires, Risquederix portera une saie et des braies jaunes.

Après avoir longtemps commenté l’actualité, le journaliste tunisien Abdel Razzaq Zorgui s’est dit qu’il serait temps de la changer.

C’est au moment où les gens peinent à remplir leur frigo que les médias multiplient les émissions sur la gastronomie. On a besoin de Marx, et c’est Thierry qu’on nous sert sur un plateau.

samedi 22 décembre 2018

En baisse


Pour l’instant tout est calme, les derniers gilets jaunes, le mouvement s’essouffle, la contestation marque le pas, perte de vitesse… Les journalistes constatent un retour à la normale. Dans leur intonation, on sent la satisfaction que ça rentre dans l’ordre. Il ne leur déplairait pas que rien ne se passe. Et en même temps, parce que journalistes, ils ne peuvent cacher leur excitation que quelque chose arrive, du feu, de la casse, des charges, des images à montrer.

Les journalistes sont fatigués, comme les Gilets jaunes, comme les forces de l’ordre. Les patrons de presse leur doivent probablement autant de milliers d’heures supplémentaires que l’État aux policiers. Auront-ils droit à une prime de Noël ?

En cette « veille de Noël », on avait préparé pour vous quelques séquences sourires (dernières courses, les commerces qui souffrent, quel foie gras choisir, les stations de ski, Disneyland, gares bondées pour les départs), et voici qu’il faut encore faire « priorité au direct ».

L’image montre beaucoup de gilets en jaune ; le présentateur lit sur son papier : « Mobilisation en forte baisse ». Deux messages contradictoires suffisaient, mais voici que le bandeau défilant en bas de l’écran rajoute une troisième couche : « Mobilisation surprise ».

Ceux qui ne peuvent se payer que des pâtes à Noël vont-ils enfin respecter la trêve des confiseurs ?

Juste après un reportage sur la misère, arrive une « page de publicité » pour un parfum. Avant, on supportait mieux l’obscénité du luxe. Quelque chose a changé dans le degré de tolérance.

À part Florence Aubenas, journaliste en immersion, les autres n’ont pas les mots pour raconter ni pour interviewer. Ils sont nés d’un mariage consanguin entre pouvoir et presse, qui remonte à DSK et Anne Sinclair, s’est prolongé avec Jean-Louis Borloo et Béatrice Schönberg (on l’a oubliée), François Hollande et Valérie Trierweiler, Arnaud Montebourg et Audrey Pulvar, etc. Le pouvoir reste du côté de la barbe. Ils ont le même bagage et le même langage.

C’est qu’ils apprennent vite à parler, les sans-voix, face caméra, sans baisser les yeux (pourtant on leur a dit de ne pas regarder la caméra), avec des formules percutantes à la bouche et sur le dos de leur gilet, mieux qu’après dix séminaires avec des conseillers en com. Si les sans-voix prennent la parole, manquerait plus que les sans-dents aient l’idée de mordre.

Trop d’infos tue l’info : on hésite entre dégoût et pitié pour ces nouveaux journalistes esclaves de l’info en continu, essoufflés, meublant le vide, devenus des moulins à parole, multipliant les lapsus, débitant à la chaîne des banalités en roue libre. Supplice de l’âge du direct : tu n’as plus rien à dire, et tu dois continuer à parler.

Un dixième mort provoqué par les Gilets jaunes. Un dixième mort en marge des manifestations des Gilets jaunes. C’est le même mort, mais pas tout à fait la même information.

Au lieu d’admirer la tactique du leurre, le journaliste est furieux que les Gilets jaunes aient posé un lapin aux forces de l’ordre en leur faisant croire qu’ils allaient marcher sur Versailles. Ils auraient pu prévenir, pour qu’on mette les caméras au bon endroit. Les manifestants sont très « mobiles ». Les gardes du même nom les suivent au petit trot. Mais le ministère de l’intérieur assure que les gendarmes conservent la maîtrise du terrain. Ils ont appris la leçon de Cocteau : puisque ce mouvement me dépasse, feignons de le contrôler.

Un député Marcheur immobile, qui connaît le sens de l’Histoire : « Ils ne savent pas où ils vont, ils marchent sans savoir où, on voit bien que ça n’a plus de sens. » Tant que les ronds-points servaient à tourner en rond, le monde était en ordre.

Monsieur l’Expert légitime son titre en ramenant l’inconnu au connu, en marche arrière : 68, années 30, 1789, Jacqueries.

Tics des journalistes et des experts, l’adverbe précisément. Plus on est dans le flou des motivations, des buts et des explications, plus revient le mot précisément.

Qui témoigne pour le témoin ? Qui fera la police si les policiers se mettent en grève ?

samedi 15 décembre 2018

À plat


« Tout doit être mis sur la table, tout doit être mis à plat. » Le Président a entendu le cri du peuple : il a mis ses deux mains à plat sur son bureau.


Le discours est en ligne. On peut faire une recherche sur les mots. Il a dit 12 fois « je veux » et 3 fois « nous voulons ». Ne cherchons pas plus loin.

Stratégie classique : ne pas nommer ses adversaires. Ainsi, le Président n’a pas prononcé les mots « gilets jaunes ». Comment pourraient-ils se sentir méprisés, puisqu’ils n’existent pas ?

On attendait des miracles, par exemple que le Président ressuscite Johnny Halliday, mort il y a juste un an. Ceux qui avaient applaudi son éloge funèbre portent aujourd’hui le gilet jaune.

Cette ouvrière qui ne réussit pas à joindre les deux bouts ne demande pas la lune : « juste pouvoir offrir une journée à Disneyland aux enfants ». C’est toujours comme ça avec les pauvres : tu leur fais l’aumône d’une pièce et ils courent la dépenser au profit d’une entreprise capitaliste mondialisée.

Empathie. Ressentir de l’empathie pour ceux d’en bas. Personne ne sait ce que ça veut dire, surtout pas les gens d’en bas. C’est un peu moins que de la sympathie ? un peu plus que de l’antipathie ?

Des femmes sous le calot et derrière le bouclier. On réfléchit à deux fois avant de leur jeter autre chose que des fleurs.


Raffarinade : « Policiers : des mercis jeudi, des pavés samedi ?? » Ce sont les mêmes policiers, mais entre le jeudi et le samedi, ils ont changé de cible.